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  • Reportage
« Chaque Français aime ses vieux, mais la France n'aime pas ses vieux. »

 

« Mourir, cela n'est rien. Mourir, la belle affaire. Mais vieillir... ô vieillir… » dans une France où le vieillissement de la population va croissant, ces paroles de Jacque Brel sont toujours plus frappantes de vérité. Constat de la gestion des personnes âgées dépendantes.

 

7h du matin. Alice se réveille et sort de son lit. Enfin, un infirmier vient l’y aider, car à 92 ans, elle ne possède plus sa vigueur d’antan. Celui-ci lui apporte en même temps son petit déjeuner, des tranches de pain de mie rances avec du beurre, et un café au lait. Alice, installée dans son fauteuil, se déplace machinalement vers la table à manger. Étant contrainte d’abandonner son déambulateur après deux récents passages à l’hôpital, elle se dit que marcher lui manque. Bien sûr, elle est âgée et elle le sait. Les heures passent. Pas grand-chose de spécial. Quelqu’un devait venir lui faire sa toilette, se rappelle-t-elle. Ou bien c’est demain. Qu’importe, elle se dirige vers la salle à manger à midi. Au menu du jour : purée et jambon. Malheureusement ça n’a pas de goût. Alice y touche à peine. Cette fois-ci, personne autour d’elle pour discuter : elle se dirige donc vers sa chambre. L’après-midi se passe lentement, très lentement, car personne ne vient la voir. Ni sa famille, occupée au travail, ni le personnel. Il a pas le temps le personnel, il est débordé le personnel - qu’ils disent tout le temps. Elle veut bien les croire, mais elle appuie sur la sonnette. Elle veut voir quelqu’un tout de même ! Pas de réponse. Même rengaine le soir, le repas de 18h n’est pas très alléchant. Une fois de retour dans sa chambre, perdue dans ses pensées, on toque à la porte. Son visage s’éclaircit : le personnel ? Peut-être même un membre de la famille ? C’est un infirmier, la trentaine environ. Il ne vient pas pour discuter mais pour mettre Alice au lit. « Mais il est 19 heures » « Oui mais vous comprenez madame, comme ça, c’est fait » Elle ne bronche pas, et s’allonge, frustrée. Le récapitulatif de la journée est rapide : pratiquement rien ne s’est passé.

Cette journée, Alice la vit régulièrement, à quelques variations près. Et elle se fait un plaisir de la détailler à sa famille quand elle vient. Elle se plaint des défauts du personnel, des bizarreries des autres locataires, de la nourriture fade, … Elle conclut souvent par un soupir « heureusement, je crois avoir encore toute ma tête » ou un haussement d’épaules : « après tout c’est mieux qu’être seule, non ? ». C’est avec un pincement au cœur qu’on se dit qu’elle mérite mieux, elle qui a travaillé toute sa vie.

Dans cette maison de retraite, les critiques récurrentes visent le personnel : il n’est pas aimable, il ne parle presque pas aux retraités et il expédie son travail comme il peut. En plus, les rotations entre maisons sont fréquentes, si fréquentes qu’un résident peut à peine retenir le prénom d’un aide-soignant avant que celui-ci ne soit remplacé par un autre.

Mais les familles pensent avoir décelé le problème, qui n’incombe pas aux aides-soignants : comment se fait-il que ceux-ci soient livrés à eux-mêmes pendant la semaine, sans la supervision de responsable santés ? Les accidents sont fréquents : un résident qui tombe, une crise de nerfs pour un autre, ou encore un qui s’introduit dans une chambre au hasard et refuse d’en sortir. Les aides-soignants, bien que formés à ce genre de situation, sont confrontés à une charge émotionnelle qui devient vite difficile à porter. Leur jeune âge n’arrange rien. Ainsi, l’aigreur et la maladresse transparaissent dans leur rapport aux personnes âgées. Déplorable, mais justifiable. Quant à la direction, elle quitte rarement le rez-de-chaussée, encombrée par son travail administratif. Ou attend sagement qu’on vienne la chercher dans son bureau plutôt que de prendre les devants.

 

Cette expérience isolée s’inscrit dans une critique assez généralisée de la gestion des EHPAD (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes) en France. Celle-ci se base sur au moins 2 axes : le manque de personnel et le coût des services par rapport à sa qualité.

Les cas de maltraitance n’en finissent pas de s’accumuler. Cela inquiète toujours plus les familles des résidents et ramène la question principale sur la table : que justifie un tel montant mensuel, si les services sont, dans certains cas, si médiocres ?

Une étude datant de 2016 réalisée par La Caisse Nationale de la Solidarité Autonome (CNSA) estime le coût moyen mensuel du logement en EHPAD à 1949 euros. Un prix exorbitant pour certains résidents, certains étant même placés avant 70 ans dans ce type d’établissements. Par ailleurs,les personnes dépendantes le restent bien souvent toute leur vie : la contribution devient vite insoutenable, obligeant le reste de la famille à mettre la main à la poche, malgré l’aide sociale qui peut être accordée.

Les nombreux témoignages à visage couvert et les vidéos (en infiltration le plus souvent) de ces établissements ont contribué à arracher le voile qui couvre le fonctionnement réel des EHPAD.

Plus du quart des EHPAD en France sont propriétés de grands groupes à but lucratifs, financés par l’Etat (à travers des Agence Régionale de Santé), les départements et les familles. Celles-ci financent respectivement le personnel (y compris les soignants), les fournitures, et l’hôtellerie. C’est-à-dire qu’un EHPAD qui a un coût plus cher n’assure pas forcément le droit à plus de personnel, et surtout d’infirmiers, car il n’est pas tenu légalement d’embaucher plus si l’enveloppe financière est importante.

 

Le problème principal se cache ici : alors que l’ancien premier ministre Dominique de Villepin avait insisté sur la nécessité d’un ratio de 8 professionnels pour 10 personnes âgées, le constat aujourd’hui est largement en-deçà de cette prévision.

Bien sûr, il existe des dysfonctionnements dans les EHPAD publics, mais l’arrivée massive du secteur privé dans la gestion des EHPAD n’a fait qu’aggraver la situation. Quand un ancien responsable d’ORPEA, établissement privé, confie anonymement « La norme ORPEA, c’est faire de la qualité à moindre coût », on ne peut être que révolté. La norme, c’est donc le profit : une marge annuelle de 30% est imposée dans le cas de cet établissement. Les limites d’un tel système sont fatales à nos personnes âgées.

En effet, comment produire une restauration correcte si le budget quotidien par résident est de 4 euros ? Comment améliorer les services s’il est d’usage de remplacer une infirmière à temps complet par une infirmière à temps partiel pour « optimiser » les comptes ? Comment peut-on rechigner à fixer un budget de couches décent quand le rez-de-chaussée est décoré de fontaines et autres accessoires clinquants ?

Ce genre de remarque est balayée par la direction des établissements, promettant une qualité en hausse et des locataires très largement satisfaits, afin de rassurer ses actionnaires.

 

Aucune enquête solide ne prouve à ce jour que cette médiocrité des services se traduit par une durée de vie plus courte pour les résidents, mais le constat dressé dans certains centres du SAMU (financé par les fonds publics), selon lequel les ambulances doivent intervenir de plus en plus fréquemment dans les EHPAD privés du secteur, en dit déjà long sur les répercussions.

Les paradoxes soulevés révèlent une structure infiniment fragile. Depuis un rapport de la cour des comptes il y a 13 ans qui a révélé que les besoins des personnes âgées en établissement ne sont couverts qu'à moitié, force est de constater que peu a été entrepris par la classe politique, qui a plus piétiné et rien offert de concret.

 

Gandhi disait qu’on reconnait le degré de civilisation d’un peuple à la manière dont il traite ses animaux : ce dicton s’applique aussi à nos personnes âgées. Véritable lien avec le passé et source de richesse pour les générations nouvelles, nos grands-parents méritent un accompagnement chaleureux vers la fin de leur vie. Leurs enfants, happés par leurs propres vies, ne peuvent s’en charger intégralement et aimeraient avoir la certitude qu’on les traite dignement, même si cela signifie dépenser plus.

Il y a une réticence sociale à financer la vieillesse, contrairement au financement de l'enfance. Certaines personnes âgées se voient imposer 100%, voire au-delà de prélèvements obligatoires, alors que la contribution collective est finalement très maigre. Pascal Champvert, président de l'Association des directeurs au service des personnes âgées, le résume ainsi : « Chaque Français aime ses vieux, mais la France n'aime pas ses vieux. »

Pourtant, ils sont ce que nous serons tous un jour. La prise de conscience est plus que jamais nécessaire : imposer des régulations plus strictes sur le fonctionnement des EHPAD (surtout privés), comme un quota de personnel, c’est s’assurer que le but de ces établissements est de respecter l’humain et non pas de faire du profit sur sa misère. Changer la situation, c’est accepter la place considérable des personnes âgées dans la société, et quelque part accepter son propre vieillissement.

Par Clément Kasser