Facebook
  • Décryptages
2039 : Chroniques d’amours artificielles

 

Pourriez-vous tomber amoureux d’un robot ?

Si cette perspective vous paraît impensable, elle ne le sera bientôt plus. L’évolution de la technologie et de l’intelligence artificielle prend un tournant décisif. Alors que les robots commencent progressivement à nous remplacer dans nos tâches quotidiennes, ils risquent  bientôt de nous prendre ce qu’il nous reste d’humanité : nos sentiments.

Est-il réellement possible de tomber amoureux d’un robot, d’une intelligence artificielle? Pourrions-nous inventer un type d’amour alternatif avec le développement technologique ? Si certains en doutent encore, les spécialistes tendent à y donner une réponse positive. Cette tendance à tomber amoureux d’entités non-humaine n’est pas si rare et possède un nom : l'anthropomorphisme. Une étude menée par l’Université de Chicago en 2010 énonce trois raisons pour lesquelles nos penchants pour ce courant pourraient se concrétiser de manière impressionnante dans les décennies à venir, face aux robots : l’empathie, la recherche de connexions sociales et le besoin de contrôler son environnement. Toutefois, si les scientifiques rendaient concret et effectif un robot manifestant un certain nombre de « réactions émotionnelles » à une situation donnée, serions-nous capable de renier cette invention et de ne pas la considérer comme un être vivant à part entière ? L’entreprise Boston Dynamics a mené une expérience sociale sur un chien-robot réagissant de manière réelle et réaliste aux stimulis humains. De nombreux sujets interrogés ont manifesté de l’empathie pour cette machine non-vivante, réagissant comme un véritable animal aux coups qui lui étaient porté.

    Un chien est-il cependant comparable à un être humain ? Certains diront qu’éprouver de l’amour pour un animal ne peut être comparé à celui ressenti face à une femme, un homme. Ces réactions sont toutefois en réalité facilement transposables de l’animal à l’humain.
 

L’amour : un phénomène singulier

    Pour réaliser les changements auxquels nous nous exposons, il convient de comprendre le phénomène de l’amour dans toute son ampleur. Comment tombons-nous amoureux ? De qui ? L’amour est loin d’être uniquement une question d’hormones. En réalité, plusieurs facteurs expliquent la naissance d’un sentiment amoureux chez l’humain : la proximité, la similarité, la complémentarité, ou encore l’attirance physique. L’idée du « perfect match », de la découverte de son âme soeur est une préoccupation à la mode. Plus d’un Français sur trois entre 18 et 25 ans est inscrit sur un site de rencontre. En parallèle, la difficulté de nouer des relations amoureuses durables est exponentielle : 130 000 divorces sont prononcés chaque année en France. L’amour entre humains se détériore, diminue, disparaît. Les raisons invoquées sont nombreuses : la différence, l’ennui, ou encore la perte d’attirance.

    Imaginons maintenant une intelligence parfaitement adaptée à nos attentes. Une voix, un robot, remplissant tous les critères que nous considérons comme nécessaires à la femme, l’homme parfait.e. Une machine modelée par l’humain pour l’humain, personnalisée pour chaque individu. Resterions-nous vraiment indifférent ? Hollywood a déjà su saisir cette idée dans le film Her, réalisé par Spike Jonze en 2014. Cette comédie dramatique narre l’idylle éphémère d’un écrivain et d’une intelligence artificielle prénommée Samantha, issue d’un système d’exploitation futuriste. Bien que l’hypothèse de l’existence d’un type de machine si réaliste et aboutie puisse sembler aberrante, le phénomène du coup de foudre et le sentiment amoureux naissant et évolutif semblent tout à fait possibles dans une société comme la nôtre, dans laquelle le contact physique ne semble plus être la condition sine qua non des relations sociales amoureuses (notamment de par l’existence d’applications de messagerie instantanée). Par ailleurs, une startup américaine a développé en 2016 un compagnon artificiel de poche nommé Asteria et inspiré du fonctionnement du système d’Her. Cette technologie innovante se présente comme une voix intelligente, apprenant de ses erreurs et de ses relations avec les humains. Dans cette mesure, il semble absolument envisageable que des amours artificielles se créent dans les années à venir.

 

Un amour à sens unique ?

    L’un des grands risques auquel l’humain s’expose par le contact avec une intelligence artificielle programmée pour « ressentir » est la manipulation. En effet, les scientifiques parviennent à s’accorder sur l’idée qu’il est scientifiquement impossible de fabriquer des robots/des intelligences artificielles capables de réellement éprouver des émotions. Ainsi, l’amour ne deviendrait-il qu’un sentiment à sens unique, d’humain à robot ? Le professeur Daniel Ichbiah, auteur de l’ouvrage Robots : from Science Fiction to Technological Revolution évoque cette idée. Il affirme que les robots ne ressentent rien, que le résultat de leurs interactions n’est que le fruit d’émotions simulées. La manifestation de signes d’empathie ou d’intérêt feints pour un humain rendrait donc la manipulation facilement accessible aux robots. Cet argument est repris dans le film Ex-Machina d’Alex Garland (2015), dans lequel Caleb, un programmeur informatique, est mandaté par le gérant de son entreprise pour dialoguer avec Ava, une femme-robot à l’intelligence artificielle avancée. Au fur et à mesure du film, il en tombe amoureux et succombe à une manipulation perfide dont elle est le sujet. L’amour feint par Ava n’est en fait qu’un traquenard, dans lequel le protagoniste, aveuglé par ses sentiments, s’engage dangereusement.

    Cette idée d’amour à sens unique peut néanmoins ne pas être systématiquement considérée comme négative. La technologie et l’intelligence artificielle pourraient, en effet, potentiellement permettre aux individus éprouvant un sentiment de solitude pesant de trouver un compagnon adapté à leurs besoins. En 2016, une femme française a avoué être tombée amoureuse d’un robot et préférer ce type de relation à tout contact humain. Selon elle, la force de ses sentiments personnels sont suffisants pour la rendre heureuse. Cette idée a été reprise par le professeur Björn Schuller de l’Imperial College de Londres : l’apprentissage d’émotions et leur reproduction simulée par les robots serait suffisante au bien-être humain. La non-authenticité de ces sentiments serait même philosophiquement peu pertinente. L’évolution des robots comme compagnons personnels se positionne donc comme une innovation à double tranchant, pouvant se révéler aussi efficace que périlleuse pour l’homme.

 

Le poids éthique de l’amour artificiel

    L’intelligence artificielle comme substitut des rapports humains pose de nombreux problèmes éthiques, qui constituent des enjeux majeurs pour ses défenseurs. Bien que l’innovation dans sa généralité soit, à terme, collectivement acceptée, elle fait, au moins initialement, systématiquement l’objet de détraqueurs tendant à diffuser la méfiance à son encontre.

    La question de la persistance des relations humaines est fondamentale. La technologie rompt déjà une partie de nos rapports réels avec les autres. Nous l’observons au quotidien, au vu du nombre d’heures passées sur nos appareils numériques. L’augmentation des relations atypiques et alternatives avec des intelligences artificielles pourrait mener, à terme, à un rejet encore plus exacerbé de nos congénères. L’écrivain japonais Honda Toru caractérise ce phénomène comme une véritable « révolution amoureuse ». Il considère cette future transformation des rapports sociaux comme l’acceptation des bienfaits d’un nouveau monde, empreint d’une chaleur et d’un réconfort introuvable dans notre société humaine. L’anthropologue Patrick Galbraith met quant à lui en lumière l’idée que la coexistence affective entre humains et robots trouve déjà satisfaction au Japon, là où cette manière d’aimer autrement est considérée comme acceptable. Ne peut-on ainsi pas s’imaginer adapter notre manière de penser très européano-centrée à ce bouleversement technologique, moral et éthique déjà assumé ailleurs dans le monde ?

    Une réponse positive semble difficile à donner, au vu de nos valeurs occidentales. Le cinéma nous montre encore une fois à quel point l’amour entre humains et intelligence artificielle semble éthiquement risqué. L’épisode « Be Right Back » de la série futuriste Black Mirror montre les rapports éthiques qui nous lient. Une jeune femme télécharge un programme lui permettant de dialoguer avec un double artificielle de son petit-ami, mort quelques semaines auparavant. Complètement obsédée par l’idée de le retrouver physiquement, elle achète un robot connecté pour combler le vide qu’elle entretient. Se rendant rapidement compte qu’elle ne pourra jamais éprouver les mêmes sentiments que pour l’homme qu’elle a aimé, elle décide de s’en débarrasser et se retrouve face à un dilemme qu’elle n’arrivera jamais à résoudre : détruire ce robot qui la supplie de le sauver ou cohabiter avec une machine vide de véritables émotions. Les robots étant considérés comme des objets, ils nous appartiennent et nous sont soumis. Comment les concilier avec l’insatisfaction et la versatilité qui nous caractérisent ? Serons-nous moralement capables de nous en séparer si besoin est? Toute la réponse réside dans la part d’humanité encore inconnue que nous leur octroieront.

    Ainsi émerge l’incertitude quant à cette chose encore illusoire qu’est l’amour humain-robot. De nombreux autres enjeux et défis, liés à ce problème sont irrésolus, voire insolvables. Peut-être que cette révolution de l’amour amènera avec elle des difficultés à tous les niveaux, entraînant des conflits sociaux sans précédents. Toutefois, aucun d’entre nous ne peut prétendre connaître le nombre de bienfaits, tant émotionnels que physiques que ce bouleversement occasionnera hypothétiquement dans nos vies.

 

Dans 20 ans, peut-être, l’amour ne sera plus seulement une affaire d’humains.

Dans 20 ans, peut-être, accepterons-nous d’aimer autrement.

Par Eva Marxer