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  • Reportage
Alfred Nakache, le nageur d’Auschwitz

 

La plupart des habitants de Nancy connaissent le nom d’Alfred Nakache, qui est porté par la piscine olympique de Gentilly. Cependant, peu connaissent son histoire, qui est pourtant l’une des plus incroyables du sport français.

L’histoire du sport regorge de récits incroyables : des destins brisés, des résurgences inattendues, des exploits impossibles. L’histoire d’Alfred Nakache, nageur français juif ayant connu son apogée au début des années 1940, regroupe ces trois catégories à la fois. C’est celle d’un grand champion, dominant la natation française comme personne, qui a vu sa carrière brisée par la Seconde Guerre Mondiale et le processus d’extermination mené à l’encontre de son ethnie. C’est aussi celle d’un homme bon, d’un survivant qui a su se reconstruire pour réaliser un des retours au sommet les plus fous, mais aussi les plus méconnus de l’histoire du sport français.

Le plus grand nageur français de sa génération

Alfred Nakache naît en 1915 en Algérie française, à Constantine, dans une famille juive traditionnelle. Il y commence la natation pour lutter contre une phobie de l’eau, et se découvre un fort potentiel. Après avoir remporté son premier titre, la Coupe de Noël de Constantine en 1931, il participe à ses premiers championnats de France en 1933, à seulement 17 ans. Sa progression continue et sa deuxième place sur le 100m nage libre aux championnats de France de 1934 lui permet d’intégrer l’équipe de France. Néanmoins, il n’est pas autorisé à participer aux championnats d’Europe nécessitant  d’être né sur le « sol français » ou licencié en métropole. Il décide donc d’intégrer le Racing Club de France, à Paris. Il se consacre alors uniquement à la natation, ce qui lui permet de remporter dès l’année suivante son premier titre de champion de France en 100m nage libre, puis d’être sélectionné pour les Jeux Olympiques de Berlin en 1936, d’où il revient sans médaille dans ce contexte très particulier pour les athlètes juifs. Victime d’insultes antisémites, il change de club et rejoint le CN Paris. « Artem » (son surnom) s’y affirme comme le meilleur nageur français du moment, après ses victoires aux championnats de France de 1937 et 1938 en 100m et 200m nage libre. Il s’offre même un troisième titre en 1938 sur le 200m papillon-brasse, une nage qu’il a commencé juste après les JO de Berlin, devant le maître habituel de la discipline. A 23 ans, Alfred Nakache est en train de se construire un grand palmarès, laissant penser qu’il peut marquer son sport et devenir un des plus grands champions français de l’histoire. Néanmoins,  la guerre va perturber la destinée de cet athlète juif si spécial.

Une icône juive sous le régime de Vichy

La Seconde Guerre Mondiale éclate en 1939. La France est rapidement défaite par les Allemands et le régime de Vichy se met en place en Juillet 1940 avec, à sa tête, le Maréchal Pétain, qui décide de collaborer avec les allemands. Il abolit le décret donnant la nationalité française aux juifs d’Algérie, dont fait parti Alfred Nakache. Celui-ci doit donc s’exiler à Toulouse, en zone libre, où il continue la natation et se rapproche des réseaux de résistance juifs. Malgré cela, sa domination sur la natation française se prolonge au début des années 1940. Après avoir ramené 3 médailles d’or des Championnats de France de 1941, il réalise une véritable razzia en 1942 en remportant le titre dans les 5 disciplines où il est engagé (100m, 200m et 400m nage libre, 200m papillon-brasse et relais 4x200m nage libre). A cela s’ajoutent plusieurs records, notamment le record du monde du 200m brasse-papillon et celui d’Europe du 100m papillon, qu’il s’attribue en 1941. Il est alors extrêmement populaire pour ses exploits dans les bassins, même auprès du régime (il participe par exemple aux tournées de promotion de la natation organisées par le Commissaire aux Sports Jean Borotra). Ses succès sont très médiatisés, l’élevant au rang d’icône, malgré les attaques antisémites de la presse de plus en plus fréquentes. Ils lui offrent une protection, notamment lorsque des grandes rafles sont organisées en France dans le cadre de la solution finale à partir de 1942. Son statut lui permet également de participer aux championnats de France de cette année-là. Mais en 1943, sa situation bascule brusquement.

Le retour au sommet du nageur d’Auschwitz

Pour répondre aux exigences allemandes, la Fédération Française de Natation interdit aux nageurs juifs de participer aux championnats de France de 1943. En soutien à « Artem », plus de trente nageurs refusent de participer à la compétition. Ils sont donc suspendus par la FFN, puis réhabilités deux semaines plus tard. Il est toutefois déjà trop tard. Le silence des médias et l’absence de Nakache à la compétition le font retomber dans l’anonymat. Il est donc déporté à Auschwitz avec sa famille en 1943, alors que les rafles s’intensifient. Séparé de sa femme et de sa fille, il n’apprendra leur mort que plus tard. Sa condition physique hors du commun lui permet de survivre aux terribles conditions de vie du camp. Pour répondre aux humiliations dont il fait l’objet (les nazis le forcent à aller récupérer avec les dents des objets qu’ils lancent dans un bassin de rétention d’eau très sale), il résiste en organisant dans ce même bassin des baignades avec ses camarades à l’insu des gardiens. Il survit aussi aux Marches de la mort organisées par les nazis alors que la menace de l’armée soviétique se rapproche. Elles le mènent à Buchenwald, où il est libéré en avril 1945. C’est donc un homme brisé par la perte de sa femme et de sa fille, ne pesant plus que quarante kilos (il en pesait quatre-vingts avant sa déportation), qui revient à Toulouse, où la piscine municipale porte désormais son nom. Mais, poussé par son entraîneur et d’anciens coéquipiers, il reprend l’entraînement. A peine quatre mois après sa libération, Artem participe aux championnats de France, un miracle. Il va, en plus, réaliser l’exploit de revenir avec un titre en relais.  Alfred Nakache ne s’arrête pas là. Il continue de s’entraîner et remporte l’année suivante, à 31 ans, son dernier titre de champion de France individuel, en 200m brasse-papillon. Il ne faut pas sous-estimer la force de ce dernier titre. Revenir au sommet après un tel traumatisme physique et mental est déjà un exploit incroyable, mais le faire à cet âge là, et seulement 1 an après, est presque impossible à croire. Voilà peut-être la plus belle ligne de son palmarès, et sûrement la plus belle page d’une histoire peu commune. Celle d’un immense champion pas forcément reconnu à sa juste valeur aujourd’hui. Mais aussi celle d’un homme bon. Celle d’Alfred Nakache.

Par Antoine Navarro