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  • Reportage
Comment le volontourisme séduit de plus en plus d’occidentaux en mal d’engagement

 

S’engager. Se porter volontaire. Sauver des populations ou des animaux en danger. Voilà de belles causes. Voyager. Découvrir des nouveaux modes de vie. Vivre à la croisée des cultures. Voilà de belles promesses. L’association de ces belles causes et de ces belles promesses a un nom : le volontourisme.

 

Une nouvelle forme de voyage qui séduit de plus en plus

Une humanitaire blanche entourée de petits orphelins noirs en sous-nutrition. Un baroudeur européen dans un refuge pour orang-outan. Un jeune étudiant anglais donnant la leçon à des petits Cambodgiens. Que ce soit dans une campagne publicitaire d’appel aux dons de l’UNICEF ou sur les réseaux sociaux de vos amis, ces images fleurissent avec effervescence. De nombreuses entreprises privées ont bien compris cette volonté occidentale de s’engager pour des causes utiles, pour des causes dont ils estiment pouvoir être une partie de la solution. Alors, depuis une décennie, de nombreuses pseudo ONG ont éclos et proposent une forme originale de voyage : découvrir la culture d’un pays tout en aidant les populations locales ou en sauvant l’environnement. Sur leur site internet, vous trouverez un véritable catalogue de destinations, vous proposant d’éradiquer la pauvreté, la faim ou encore l'illettrisme. Par ailleurs, elles vous proposent également de profiter de votre mission au Cambodge pour visiter les temples d’Angkor, pour faire un trek dans l’Himalaya après avoir appris à compter jusqu’à dix en anglais à des jeunes Népalais, ou encore de vous baigner avec les éléphants après avoir construit un récupérateur d’eau pour une famille thaïlandaise.

Cette nouvelle façon de voyager séduit de plus en plus, jeunes comme anciennes générations. Et cette dynamique n’est pas prête de s’arrêter. En effet, le business du volontourisme a rapporté un bénéfice de 2 milliards de dollars en 2016. D’autre part, en 2015, 84% des jeunes Américains déclaraient qu’ils souhaiteraient voyager à l’étranger en s’engageant comme volontaire.

 

Un relent de colonialisme aussi lucratif que nuisible

En moyenne, il faut débourser entre 700 et 2000 euros pour deux semaines de volontariat. Bien que les entreprises dominant le marché soient peu transparentes sur l’utilisation de cet argent, c’est au grand maximum 40% de la somme versée qui revient véritablement aux populations locales. Ces compagnies de voyage retirent donc un bénéfice net d’environ 40% du coût du voyage. Dans l’industrie touristique classique, la marge s’élève rarement au-delà de plus de 2 ou 3%.

Ce constat fait, se pose désormais la question de l’efficacité de l’action menée sur le terrain. La plupart de ces bénévoles, bien que pétris de bonnes intentions, n’ont absolument aucune compétence leur permettant d’aider les populations sur place. Ainsi, des personnes non formées se retrouvent à jouer les maçons, les soigneurs animal ou, pire, les professeurs. De l’avis des experts, ces volontaires font souvent plus de mal que de bien aux pays dans lesquels ils interviennent. Et l’habile communication des agences de volontourisme autour de la culpabilisation de l’ancien colon véhicule la très prétentieuse idée que celui-ci peut, au motif qu’il est occidental, avoir des capacités supérieures aux populations locales, quand bien même celles-ci sont formées. Cependant, ce mythe est également entretenu par des acteurs locaux, partenaires des agences, qui s’en mettent eux-aussi plein les poches. Ainsi, il n’est pas rare de trouver trois récupérateurs d’eau offerts à une même maison par trois volontaires différents. Les bénévoles sont également employés pour faire des tâches qui pourraient être réalisées par des travailleurs locaux, et ce de manière plus efficace.L’action des bénévoles n’est bien souvent qu’une mascarade, leur laissant croire qu’ils ont apporté leur pierre à l’édifice. L’ironie atteint peut-être son paroxysme dans les missions de volontariat auprès des enfants.

 

White savior: le mythe du gentil professeur occidental

Le volontourisme prends ses racines dans l’idée du grand frère protecteur, le colon venu remédier aux défections de ces “pays en retard”. Déjà en 2016, Rony Bauman, ancien président de Médecins Sans Frontières insiste : «Pourquoi vouloir fixer au voyage un autre but que la découverte de personnes, de paysages, de saveurs ? Faire du tourisme en se sentant investi d’une mission, pour être gentil, pour jouer au père Noël avec des livres, des stylos et des médicaments disqualifie le voyage en lui-même. La dissymétrie du rapport rend d’emblée la rencontre impossible. Ce n’est pas de l’ouverture, mais de la condescendance.»

En premier lieu, aucune expérience d’enseignement ou de pédagogie n’est requise pour devenir professeur pour quelques semaines. Logique puisque avoir suivi un cursus éducatif dans un pays développé suffit à être un bon professeur dans un pays qui ne l’est pas. Ensuite, aucune vérification du casier judiciaire n’est effectuée. Des pédophiles peuvent donc aisément approcher les enfants. Enfin, les prétendus orphelins sont bien souvent des enfants qui sont envoyés par leurs parents, ou arrachés à eux en échange d’argent. Au Cambodge notamment, des dizaines de ces fameux orphelinats sont alignés au bords des routes, tous remplis de jeunes enfants venus apprendre l’anglais. Les volontaires se succèdent tous les trois jours, et répètent inlassablement la conjugaison du verbe être et les chiffres de 0 à 10. Les organismes de volontourisme réalisant du bénéfice sur la misère de ces enfants, n’ont aucun intérêt à les voir en sortir. C’est donc une réelle industrie de perpétuation de la misère et de la pauvreté, bien au contraire de ce qu’elle prétend être. De plus, la promesse de bâtir un lien avec les enfants et d’avoir un attachement affectif est sans cesse brisée par les départs et arrivées continuels de nouveaux bénévoles. Les enfants sont maintenus dans un sentiment constant d’abandon. Plusieurs associations humanitaires internationales évoquent des troubles dans leurs futures capacités émotionnelles et relationnelles.

 

Des dérives de plus en plus dénoncées

Malgré l’engouement croissant pour cette nouvelle manière de voyager, des voix s’élèvent pour démontrer la contre productivité de celle-ci. Sylvie Brunel, ancienne directrice de la Croix Rouge dénonçait déjà ce sentiment d’inaction au début des années 2000.  Au Cambodge, l’ONG Friends International s’échine à raccompagner les enfants des prétendus orphelinats auprès de leur famille. D’autres préconisent plutôt d’envoyer de l’argent, argent qui est demandé pour une cause définie, et ce, par les populations locales. En effet, c’est bien souvent de fonds et non de compétences que les populations devant être “sauvées” manquent. Enfin, des anti-volontourisme ont trouvé des moyens plus ludiques mais tout aussi efficace d’en dénoncer les dérives. Le compte Instagram White Barbie Savior caricature avec cynisme les milliers de photos postées sur les réseaux -, présentant des femmes blanches entourées de petits enfants noirs. Idem, le site Humanitarians of Tinder tourne en ridicule tous les utilisateurs de l’application de rencontre qui utilisent des photos prises au cours de voyages humanitaires pour attirer les “matchs”.

 

Le Science Piste a tout du profil type du volontouriste

Quelques études ont depuis peu été réalisées afin de déterminer les personnes amenées à s’adonner à du volontourisme. Une étude a été réalisée par la sociologue française Alizée Delpierre auprès des consommateurs français de la plateforme Projects abroad, première dans le secteur du volontariat humanitaire. De cette enquête ressortent plusieurs points.La majorité des Français qui s’engagent à l’international ont moins de 30 ans. La décision de partir en voyage humanitaire s’inscrit bien souvent dans une démarche à but éducatif, appuyée par les parents. Parents qui, pour la plupart, appartiennent à des catégories socio-professionnelles supérieures. “Les parents veulent que leur enfant acquière des compétences internationales, teste ses affinités avec un métier avant de payer une grande école, apprenne à se débrouiller seul ou soit confronté à la misère pour qu’il mesure combien il est privilégié…” affirme la sociologue. L’entre-soi a donc un coût et pas des moindres.

Face à cet engouement pour le volontourisme, il est important de se prémunir contre quelques biais, lorsque l’on souhaite se mettre au service d’une cause à l’international. D’abord, se demander si notre action sur place est légitime et peut s’avérer utile. Ensuite, s’il est nécessaire de se rendre sur le terrain pour résoudre le problème, il est impératif de se renseigner sur l’organisme qui vous accompagne. Toute réticence à la transparence doit éveiller les soupçons quant aux réels objectifs de celui-ci. Enfin, une fois sur place, il faut toujours se rappeler que l’on est en aucun cas un messie venu délivrer les populations du joug de la misère. C’est à ces conditions et seulement à celles-ci, que nous pouvons envisager d’intervenir dans des situations dramatiques qui sont trop souvent le fruit de notre interventionnisme passé.