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  • Politique
Croyez-vous encore en l'Europe ?

            « Soyons la liberté européenne, soyons la paix universelle ».

Non non, cet appel ne vient pas d’Ursula von der Leyen ni de M.Laval qui auraient réussi à infiltrer les lignes du Parvenu pour y faire, là aussi, de la propagande pro-européenne. Cette injonction est plutôt empruntée au grand visionnaire qu’était Victor Hugo et qui, sans le savoir, a établi les bases de notre futur européen que sont d’assurer la paix et la liberté.

Seulement, aujourd’hui, ces idéaux ont presque 150 ans et ils peinent à trouver un écho et une réalisation concrète dans une Europe qui apparaît de plus en plus divisée par les peurs. Alors même que notre Union Européenne a su se construire entre les crises et les doutes, alors qu’elle a su montrer depuis sa création qu’elle faisait de ses faiblesses d’hier, sa force d’aujourd’hui, elle se retrouve aujourd’hui confrontée à des crises à répétition qui pourraient bien mettre fin à ces maximes.

En effet, après s’être difficilement relevée de la crise de 2008 et après avoir tenté, tant bien que mal, de gérer les conflits à ses frontières, notre Europe se retrouve – en seulement trois mois de cette nouvelle décennie – confrontée à la fois au départ du Royaume Uni, à une seconde crise migratoire et maintenant, à une catastrophe sanitaire sans précédent. (1)

 

De ces crises à répétition, certains politiques en ont fait leur stratégie, qualifiant l’Union Européenne de prison et l’associant donc à la source de tous nos maux. (C’est vrai, le virus se serait sûrement gentiment arrêté à nos frontières s’il nous avait su eurosceptiques…). Ces propos ont, bien sûr, toujours existés sans pour autant nous alarmer mais ce qui inquiète aujourd’hui c’est l’écho qu’ils connaissent dans nos sociétés. En quelques années, ces forces sont parvenues à se loger dans les parlements des pays qui étaient pourtant jusqu’alors les poumons de notre Europe. On assiste à une profonde remise en cause de son efficacité et un désintérêt pour l’Europe par une partie de l’opinion publique qui ne la considère non plus comme une garante de la paix mais comme la responsable des maux qui la menacent.

Il est vrai que jusque dans ses institutions, l’Union Européenne cultive cette distance entre le citoyen lambda et ce que beaucoup qualifient « d’hégémonie bruxelloise ». Le méandre de ses institutions fait qu’aujourd’hui, l’Europe constitue une réalité lointaine et complexe. Chacun s’y perd, à tel point que lorsque l’on demande à un étudiant en droit à Assas, faculté pourtant très reconnue, qui était Martin Schulz, certains évoquent une actrice mais beaucoup croient y reconnaître le nom d’un célèbre DJ. Mais, si cette observation révèle un profond désintérêt pour cette institution, jusque dans des leaders qui sont pourtant habituellement clés de voûte de ces organisations, on peut se demander si ce sentiment est vraiment justifié. Ne s’agirait-il pas plutôt d’un manque de communication autour de l’Europe – avec des médias qui n’accordent une fenêtre médiatique que de quelques semaines avant des élections tous les cinq ans - que d’une réelle inefficacité de ces institutions ? 

Sur ce second élément, nous trouverions aussi beaucoup à dire. En effet, alors qu’aujourd’hui de nombreuses solutions aux problèmes dépassent le simple cadre des frontières étatiques, le système institutionnel de l’UE ne semble pas pouvoir satisfaire la mise en place de réponses politiques concrètes. Comment peut-on espérer construire une confédération qui impacterait notre quotidien dans une logique européenne si, lorsque les chefs d’Etats se réunissent au Conseil européen, ils ne défendent que ce pour quoi ils ont été élus - c’est-à-dire, la plupart du temps, leurs intérêts nationaux - et que, de surcroît, il n’existe, aucun véritable moyen d’appliquer ces décisions ? 

Comme bon nombre d’entre nous sont déjà conscients de ses apories, nous pouvons stopper ici l’énumération d’arguments qui pourraient justifier ce désintérêt pour la maison européenne. Cependant, j’aimerais attirer votre attention sur la question suivante : vous sentez-vous vraiment plus européen que français/allemand ? (et devrais-je sûrement aussi rajouter autrichien/japonais/britannique/néerlandais..) En effet, à cette question, ma réponse est devenue toute autre depuis que j’ai intégré ce campus, pourtant européen. Je me suis rendu compte que, même si l’Europe était au cœur de ma scolarité, qu’il ne se passait pas un jour sans que j’entende parler de ses projets, je me sentais plus bien française qu’européenne. Ce constat, auquel j’ai eu du mal à parvenir - par peur probablement d’être inconsciemment classée eurosceptique – a amplement contredit les paroles que j’avais tenues quelques mois plus tôt, lors de mon oral d’admission. En prenant du recul, je me suis aperçue que cette Europe, que j’adulais et idéalisais en arrivant ici, était devenue, pour moi aussi, source de déception. Elle n’avait, certes, pas réussi à résoudre certains problèmes économiques mais, elle n’était surtout pas parvenue à trouver un consensus à des crises dont le caractère pourtant intrinsèquement humain l’exigeait.

 

Nombreux sont ceux pouvant pas se reconnaître dans ce que je dis et c’est pour cela que j’aimerai illustrer mon propos par un événement qui a déjà touché les 27 et dont les contours se dessinent de nouveaux aujourd’hui : la crise migratoire.

 

En 2015, une première grande vague migratoire a secoué l’Union Européenne, poussant ainsi à ses frontières des milliers de personnes dans le besoin. Pour ces déracinés, fuyant leur pays en proie à des conflits, il était impossible de regagner leur nation, et pourtant, nos sociétés occidentales alors bouleversées ont peiné à trouver un consensus technique et légal, respectant les droits de l’Homme. Dans les pays touchés par cette migration de masse s’est alors éveillé un lourd climat d’intolérance, nuancé par un mélange d’indifférence et de rejet de l’autre, qui s’exprime encore aujourd’hui. Dans cette logique, on a assisté à une montée des populismes qui illustre le constat suivant : lorsqu’une crise secoue l’Europe et ses valeurs, le réflexe de retour à une politique protectionniste et nationale est toujours le premier à apparaître, assombrissant ainsi notre idéal de cohésion. C’est l’un des éléments qui explique l’absence de réponse adéquate de l’Union Européenne. Car finalement, ces efforts et réponses, bien qu’ils aient été incontestables, ont sacrifiés la dimension humanitaire. En se contentant de répondre par une aide économique à un appel à l’humanité, nos autorités ont failli à leurs valeurs. L’accord conclu entre les européens et la Turquie, qui visait à entasser, dans ce pays limitrophe, des milliers d’êtres humains contre un soutien financier, n’a pu résister aux tensions actuelles dans la province d’Idlib. Cette zone au nord-ouest de la Syrie, véritable concentré de djihadistes, est le théâtre aujourd’hui de vives tensions dont l’escalade entre Erdogan et le régime de Bachar-Al-Assad a conduit à faire de vies humaines, des instruments de pressions politiques. L’origine de la crise migratoire dont nous sommes de passibles spectateurs, vient donc à la fois de cet accord bancal et humiliant qui revient ainsi hanter la conscience européenne mais aussi et surtout du conflit syrien qui fait de nouveau planer l’ombre d’un désastre humanitaire.

Ces catastrophes ont bien évidemment souligné la lenteur et l’incapacité des réponses de l’UE mais ont également mis en lumière la défaillance d’un organe, pourtant crucial, pour toute coopération : les citoyens. En effet, on dit souvent, moi la première, que l’on se désintéresse de l’Union car elle est inefficace. Mais, ne devrions-nous pas plutôt dire que l’Union Européenne peine à apporter des réponses justes parce qu’elle manque de participation citoyenne ? 

Aujourd’hui, les vingt-sept se retrouvent face à un double impératif : celui tout d’abord d’humanité, pour ne laisser se reproduire le désastre humain de 2015 mais aussi de cohésion, afin de trouver des réponses diplomatiques adéquates et ainsi éviter de laisser prospérer des forces qui jouent sur nos peurs. Au milieu des crises internes que traverse chacun des membres de cette UE et de cet impératif humanitaire, nous avons nécessairement un rôle à jouer. « Nous devons d’abord être des hommes et ensuite des sujets » écrivait Henry David Thoreau il y a deux siècles. Cette phrase, que je laisse chacun libre d’interpréter, renferme néanmoins à mes yeux une des solutions adéquates pour pousser à l’action nos gouvernements : la désobéissance civile. Car, je l’admets, il est bien simple de dénoncer comme je le fais maintenant, à travers un écran lors d’une période de confinement. Mais nous pouvons aussi agir concrètement, pour amener le droit européen à évoluer. Nous le devons. En agissant, comme ceux qui ont osé quitter leur rôle de témoin passif - à l’image de Cédric Hérrou qui a permis en 2015 à plusieurs migrants de passer la frontière française par les Alpes - nous pourrions obliger nos autorités à prendre conscience de l’urgence et de notre volonté d’agir. 

 

Alors oui, finalement, je pense pouvoir dire que l’Europe n’a pas été à la hauteur de mes espoirs d’humanité, de cohésion et de progrès. Cependant, je suis aussi convaincue que la désobéissance civile est une forme non seulement légitime mais aussi nécessaire à l’expression de la citoyenneté. La loi, et plus généralement le droit, doivent s’adapter aux évolutions de notre société. La désobéissance civile a, en ce sens, je pense, un rôle politique et juridique indispensable au maintien de nos droits fondamentaux. Un désobéissant qui, néanmoins, construit et non détruit. Une désobéissance donc qui, par un réveil des consciences, contribue à instaurer un climat d’idées et de progrès positifs permettant de remettre en cause la légalité au nom de la légitimité.

Contrairement à ce que l’expression latine « Dura lex sed lex » exprime, la loi n’est pas inattaquable. Elle n’est pas systématiquement une norme suprême. Elle en est une seulement lorsqu'elle est établie dans l’intérêt commun mais cet impératif cesse quand les vies de millions d’êtres humains en dépendent, comme aujourd’hui.

J’aimerais donc croire et affirmer que nous avons, en nous, l’énergie nécessaire pour que ce combat ne reste pas politique ou économique mais qu’il redevienne bel et bien humanitaire.

(1) : liste non exhaustive

Emma Biloquet