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Donner de la voix #10: Venezuela : le courage d’un peuple
Dixième chronique de la série "Le Malaise de Vitruve"

 

Le 23 Janvier, le Président de l’Assemblée Nationale vénézuélienne, Juan Guaido, s’est proclamé Président par intérim du pays. Cette annonce, qui a pris de cours de nombreux analystes, intervient dans le contexte de la crise économique qui secoue le pays depuis 2014, doublée d’une crise politique depuis mai 2017. C’est donc désormais dans un pays déchiré par une triple crise, économique, politique et institutionnelle, que se joue une des plus graves crises humanitaires jamais recensée en Amérique Latine.

  La crise est d’abord économique. Dans un pays pour lequel les revenus liés aux exportations de pétrole constituent 96% des recettes, la chute de la production de l’or noir depuis les années 2000, combinée à la chute des prix du baril depuis 2014, a lourdement pesé sur l’économie du pays, qui enregistre des taux de croissance négatifs depuis cinq ans. En outre, l’inflation atteint des niveaux records. Elle est estimée à dix millions de pour cent pour 2019. Un kilogramme de tomates vaut désormais cinq millions de Bolivars, la pauvreté touchant 82% de la population en 2017.

  A ces mauvais résultats économiques, qui ne contribuent pas à asseoir la légitimité du pouvoir, s’est ajoutée une crise politique et institutionnelle. Le Président depuis 2013 Nicolas Maduro, a en effet privé à l’été 2017 l’Assemblée Nationale, menée par une coalition d’opposition, de son pouvoir législatif, en créant une Assemblée Nationale Constituante de 545 députés exclusivement issus du parti chaviste. Ainsi, le pouvoir exécutif et législatif se trouve noyauté par Maduro. Cette décision a déclenché une vague de manifestations, durement réprimée. Dans son rapport de Juin 2018, le Haut-commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU faisait état d’un « excessive use of force in security operations », faisant de nombreuses victimes, dont des enfants. Les manifestations de 2017 avaient causé la mort de plus de cent personnes. Les répressions du mois de janvier ont déjà fait au moins trente-cinq victimes.

  Dans ce contexte tendu, Maduro était réélu Président du Venezuela avec 67% des voix dans le cadre d’élections anticipées, provoquant de vives contestations de la part de l’opposition. Aussi, lorsque Maduro prêta serment, le 10 Janvier dernier, il le fit devant la Cour Suprême – acquise à sa cause – et non devant l’Assemblée Nationale, comme le prévoit la Constitution.

  L’opposition à l’Assemblée, saisissant là l’occasion, estima que le pouvoir exécutif, outre son illégitimité, était devenu vacant. Elle a donc utilisé l’article 233 de la Constitution Vénézuélienne, qui prévoit qu’en cas de vacance du pouvoir exécutif le Président de l’Assemblée Nationale en exerce les fonctions. C’est donc légalement, que Juan Guaido s’autoproclamait Président par intérim du pays. Cela ne signifie pas que Guaido soit légitime. En effet, la légalité de son initiative politique ne lui confère en aucun cas la légitimité populaire. Il n’a en effet pas été élu par le peuple, tandis que Maduro, malgré son désir de concentrer le pouvoir, l’a bel et bien été. A ce titre, l’Union Européenne dénonça des irrégularités dans le vote de mai 2018, contrairement à l’ONU, qui n’en releva pas.

  Par ailleurs, Juan Guaido a bénéficié d’un soutien immédiat des Etats-Unis, ce qui laisse peu de doutes quant aux liens qu’il peut entretenir avec la première puissance mondiale. Janette Habel, spécialiste de l’Amérique Latine, a ainsi pu affirmer que l’action de Guaido était une « opération téléguidée » par les Etats-Unis. Ce point de vue est d’ailleurs celui de nombreux Vénézuéliens, qui estiment que Guaido (issu du parti Voluntad Popular, le parti le plus à droite de l’opposition) n’est qu’une « marionnette des Etats-Unis. » Ainsi s’affrontent aujourd’hui le Président élu concentrant tous les pouvoirs et prêt à tirer sur sa population pour les conserver, et le Président de l’Assemblée Nationale, autoproclamé Président par intérim, profitant de la crise et du soutien des Etats-Unis pour prendre le pouvoir.

  Ceux-ci, dès le 28 Janvier, prenaient d’ailleurs des mesures contre la compagnie pétrolière publique PDVSA en l’empêchant notamment de commercer avec les Etats-Unis, afin d’étouffer économiquement le Venezuela de Maduro. Ces mesures représenteraient un manque à gagner de 11 milliards de dollars pour le Venezuela. Cette intervention des Etats-Unis a entraîné une internationalisation de la crise Vénézuélienne. Dans la foulée de l’administration Trump, une soixantaine de pays, dont la France et une majorité des Etats de l’UE, reconnaissaient Juan Guaido président par intérim du Venezuela, tandis que d’autres, tels la Russie, la Chine ou Cuba, apportaient leur soutien à Maduro.

 

  Il est plus que jamais nécessaire de souligner que c’est la population Vénézuélienne qui a le plus à souffrir d’une telle ingérence de la part des puissances étrangères. En effet, de telles intrusions dans la vie politique Vénézuélienne minent la capacité de cet Etat à agir de façon autonome, souveraine, et à se penser comme tel sur la scène internationale. De ce fait, comment une population pourrait-elle avoir confiance en l’avenir et en elle-même, si l’Etat dans lequel elle vit, n’est considéré que comme étant « l’arrière-cour » des Etats-Unis, ou bien comme étant uniquement chargé de fournir du pétrole aux autres grandes puissances ? A ce titre, il nous faut considérer, à la suite de Janette Habel, « l’ultimatum » de l’UE – vocable guerrier s’il en est – d’une durée d’une semaine et qui doit arriver à expiration ce 3 Février, à organiser des élections « libres et crédibles » comme « ridicule » et « dangereux ». En effet, une crise telle ne peut se résoudre en une semaine. Par ailleurs, elle contribue à l’instauration d’un climat d’urgence et d’hystérisation de la situation, qui fait craindre l’éclatement d’une guerre civile. En effet, l’armée, qui soutient toujours Maduro, pourrait donc être appelée à intervenir.

  Ce scénario dramatique peut être évité, grâce à la concertation du 7 Février proposée par le Président Mexicain, Andres Manuel Lopez Obrador et le Président Uruguayen Tabaré Vazquez. Elle a d’ores et déjà été repoussée par Guaido, tandis que Maduro s’y est déclaré favorable. Cette proposition, plus mesurée, pourrait permettre de réunir les deux camps et d’établir entre eux un dialogue bénéfique pour un pays sous tension extrême. En outre, il pourrait donner à l’Amérique du Sud une opportunité inespérée d’agir par elle-même et pour elle-même.

 

  C’est en tout état de cause cette solution qui, à l’heure actuelle, pourrait permettre de faire entendre la voix des Vénézuéliens et Vénézuéliennes. En effet, la population est divisée. En effet, de nombreux Vénézuéliens croient en Maduro, en tant qu’héritier de la révolution Chaviste, ou en Guaido, en tant que nouveau visage à même de transformer le pays. Mais nombreux sont également celles et ceux qui, désabusés, ne croient plus en la politique.

  En tous les cas, quelles que soient ses opinions, la population Vénézuélienne ne cherche plus qu’à survivre. Le salaire minimum a diminué de 80%, ne permettant d’acheter que deux œufs par jour, entraînant la mort de cinq à six enfants chaque semaine du fait de la malnutrition. En outre, l’accès aux soins est extrêmement difficile : les hôpitaux publics ont vu leur personnel être divisé par deux. La pénurie de médicaments et de matériel est dramatique. Il manque aujourd’hui 8 médicaments sur 10 au Venezuela. Et les taux de mortalité infantile ne cessent de grimper, de plus de 30% en 2016 par rapport à 2015. Dans cette situation, de nombreux Vénézuéliens se voient obligés d’émigrer. 3,2 millions d’entre eux, soit 10% de la population, ont choisi de quitter le pays, en vue de trouver un avenir meilleur en Colombie, en Bolivie, au Brésil, ou encore en Equateur.

 

  Il nous reste à souhaiter que les acteurs Vénézuéliens de cette crise parviennent à dialoguer en participant à la concertation du 7 Février, afin de de dénouer pacifiquement une crise dont la population reste la première victime. A qui nous adressons nos pensées les plus fraternelles.

 

Par Augustin Normand