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Donner de la Voix #11: Tous les jours, j’exploite des gens
Plus c’est sale, moins c’est cher; et moins c’est cher, plus ça me plait. Mes converses ont été fabriquées au Vietnam, mon Levi’s en Chine, et mon T-shirt Champion au Bangladesh. Rien de nouveau jusque là. “Chill, mes Nike ont toujours été produites par des enfants”, ajouterez vous peut-être même, sourire sarcastique aux lèvres.

 

Et là est bien le problème.

En franchissant le seuil d’enseignes de fast-fashion comme H&M, nous sommes nombreux à avoir l’impression de faire quelque chose de “mal”. Situation paradoxale où l’on sait, sans exactement savoir cependant ce que l’on sait et qui en est coupable. Les dénonciations multiples par des ONG, les reportages et l’émergence de nouveaux médias ont permis d’aboutir à la connaissance générale d’un problème moral concernant les méthodes de l’industrie du textile.

Et le phénomène ne se limite pas aux enseignes de la fast-fashion low cost, comme Zara et H&M. Converse, Levi’s, Champions: si ces trois marques ne font pas partie de la haute couture, elles ont tendance à être distinctes, dans l’imaginaire collectif, des “grands méchants” de la fast-fashion et de leurs pratiques douteuses - H&M, particulièrement, s’est vu coller l’étiquette de “grand méchant ultime”. Mais leurs pratiques sont les mêmes.

”Conditions de travail insalubres” “salaires de misère” “exploitation humaine” : autant de notions très claires qui s’imposent cependant de manière floues dans notre monde d’informations continues. Personne ne vous affirmera aujourd’hui considérer Zara comme une enseigne clean, mais peu sauront vous expliquer ce qui se cache précisément derrière cette idée, et plus rares encore seront ceux à décider de boycotter le magasin.

Ces idées abstraites correspondent à des réalités concrètes pour des milliers d’individus exploités, principalement sur le continent Asiatique. Des hommes et des femmes enfermés sur leur lieux de travail, à hauteur de 12 heures par jour, 6 jours par semaines, sans le droit de parler ou d’aller au toilettes, pour gagner quelques dizaines d’euros par mois. Des enfants, surtout, employés à des rythmes similaires, avant même d’atteindre l’âge légal du travail à temps partiel. Situation totalement inimaginable, qui ne perdure que pour la simple et bonne raison que nous ne cherchons justement pas à l’imaginer.

Dans les bidonvilles de Dhaka, plus la moitié des enfants de 14 ans travaillent à temps plein. Mais cela, vous le savez déjà. Vous l’avez entendu à la télé, après l’incendie du Tazreen et l'indignation générale en 2012; lu dans les journaux, suite au millier de morts dans l’effondrement du Rana Plaza 2007; entendu à la radio, après les révélations sur Monoprix de Cash Investigations en 2012.

Et c’est notre cas à tous.

On sait déjà tout cela. Alors on n’est plus surpris.

Et on accepte.

On accepte de soutenir l’exploitation en achetant un jean à 20€. On accepte d’inciter le travail des enfants en “investissant” dans un nouveau manteau à 40€. On accepte, surtout, de permettre le maintien de ce système que l’on sait pourtant dérangé, en passant à la caisse chaque jour, à peu près conscient des conséquences de nos actes.

Car il serait tellement compliqué d’arrêter.

La solution, vous la connaissez pourtant déjà. Je ne vous apprendrai rien en appelant à consommer responsable, privilégier le rachat au neuf, et la production éthique aux pratiques douteuses. Ces comportements sont simples, mais pourtant si rares, non pas en raison de difficultés inhérentes à ces nouvelles habitudes de consommations ou de manque d’informations, mais car nous ne voulons simplement pas ouvrir les yeux.

De ce fait, je ne peux que marteler des faits et des idées vues et revues, encore et encore, jusqu’à ce qu’elles pénètrent nos esprits et s’imposent comme une évidence. Inviter à un bain d’images, de témoignages, de chasse à l’information afin d’avoir véritablement en tête les conséquences de nos actes, plutôt que de brandir des chiffres qui ne tarderont pas à être oubliés. A se renseigner sur les conditions de travail à Dhaka. Lire un article sur l’effondrement du Rana Plaza. Regarder un reportage. Lire des témoignages. Se convaincre émotionnellement, oxymore nécessaire afin de lutter contre cette indifférence rationnelle dans laquelle nous sommes plongés.

Là encore , cet article ne cherche pas à donner de leçon de morale à quiconque, mais simplement à mettre en lumière les conséquences d’actes que nous voulons être anodins.

Et encore une fois, peut être les changer.

 

Par Méliha Sahovic