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Donner de la Voix #4: Connaître la torture, mieux la combattre (Partie 1)

C’était dans un grand immeuble de verre à Copenhague, dans une petite salle de réunion. Nous étions cinq : une psychologue, une femme voilée, une interprète, une juriste et moi, une fille de 16 ans, en train de vivre son premier stage dans une Organisation Non Gouvernementale (ONG). Sur la table grise autour de laquelle nous étions installés, un épais dossier intitulé : « Peines ou traitement cruels, inhumains ou dégradants ».
« Depuis quand vivez-vous au Danemark ? » a demandé la juriste à la femme voilée. Pas de réponse après traduction.
« Dites-lui qu’on est là pour l’aider, qu’elle ne doit pas avoir peur, ajoute finalement la juriste en se tournant vers l’interprète On sait que c’est difficile mais nous avons besoin de son témoignage. ». L’interprète traduit. La femme hoche la tête. Elle est prête.
Mais au moment où les mots s’apprêtent à sortir de sa bouche, la sonnette d’entrée retentit.

Même après une semaine passée dans les locaux de L’Institut Danois contre la Torture, autrement nommé DIGNITY, je n’ai jamais pu m’habituer à cette sonnette. Je la trouvais stridente, oppressante. C’était l’un de ces bruits qui vous font battre le cœur à vous l’en faire éclater une décharge électrique. Surprises par le bruit, nous avons toutes sursauté. La femme voilée a émis un cri, puis un autre, jusqu’à ne plus pouvoir s’arrêter, le corps secoué de spasmes. La psychologue nous a alors demandé de sortir. La femme voilée venait d’avoir un choc post-traumatique. Le bruit de cette sonnette, lui avait rappelé celui des décharges électriques. La sonnette lui avait rappelé une douleur atroce.
« Qu’est-ce qu’on peut faire ? » ai-je demandé à la juriste, ma maîtresse de stage.
« We fix her. » (On la répare).

D’après l’Article 1 de la Convention des Nations Unies contre la torture de 1984, « Le terme “torture” désigne tout acte par lequel une douleur ou des souffrances aiguës, physiques ou mentales, sont intentionnellement infligées à une personne. » La torture peut être utilisée à des fins diverses. On la connaît surtout dans sa forme la plus primaire : extirper des renseignements, des aveux d’une personne. Mais elle peut également être utilisée à des fins punitives, d’intimidation, ou de discriminations. Ainsi le bourreau est « un agent de la fonction publique ou toute autre personne agissant à titre officiel avec son consentement exprès ou tacite. », rappelle ce même Article.
La torture est en fait une forme de violence qui nie le statut d’être humain à celui qui l’a subie. On lui ôte sa dignité.
Avant de travailler avec DIGNITY, ma vision de la torture était biaisée : il me semblait qu’elle pouvait être légitime dans certains contextes comme la lutte contre le terrorisme par exemple. La torture pouvait être un moyen de faire regretter leurs actes aux terroristes, tout en les poussant à livrer des informations dans les plus brefs délais.
Cette expérience avec DIGNITY m’a ouvert les yeux. La femme voilée dans la salle de réunion n’était pas une terroriste. Elle avait tenté de fuir son pays – qui ne m’a pas été communiqué pour des raisons de confidentialité – avec son mari, un journaliste qui avait critiqué le régime en place. Ils ont été arrêtés à la frontière, puis torturés séparément. Comment justifier cette violence ? D’où viendrait la légitimité du gouvernement tchétchène à torturer des homosexuels ? De quel droit le gouvernement Chinois torture-t-il les minorités Ouïghoures ? Dans ces trois pays, la torture est au service de l’État.

Un petit regard vers le passé nous rappelle par ailleurs que la torture fut universelle. Elle fut pratiquée dans tous les Etats, et, pour 141 d’entre eux, cette pratique inhumaine a traversé les siècles jusqu’à aujourd’hui .

« Je veux aller quérir la justice, et faire donner la question à toute la maison : à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. (…) N’est-il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous, et se mettent à rire. Vous verrez qu’ils ont part sans doute au vol que l’on m’a fait. Allons vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gênes, des potences et des bourreaux. »
Harpagon, L’Avare, Acte IV, scène 7.

Dans ce monologue, de L’Avare, pièce de Molière de 1668, le personnage d’Harpagon est blessé, on lui a volé son argent. Sa réaction est disproportionnée mais, pour lui, légitime. Son but est de le retrouver rapidement et en faisant souffrir ceux qu’il soupçonne. Sa souffrance est projetée sur les autres qui doivent souffrir autant que lui. La torture est donc ici illustrée par Molière dès le XVIIe siècle. Par ailleurs, quand un État utilise la torture, il agit de la même manière qu’Harpagon. Quand ses lois semblent violées, sa légitimité attaquée, il utilise, avec la torture, une violence dégradante, et ce, sans aucune distinction de milieu social ou de genre, destinée à briser les oppositions, réelles ou supposées, en brisant les corps et les esprits.

Raisonnons par l’absurde : la torture aurait-elle réellement permis à Harpagon de retrouver son argent ? La torture est-elle réellement efficace pour obtenir des renseignements ?
La réponse est non. D’abord, l’utilisation d’une torture « efficace » suppose que celle qui l’a subie soit la bonne personne qui détient les informations, le coupable. Mais au-delà de ce facteur et d’après Shane O’Mara, neuroscientifique au Trinity College « induire des états d’extrêmes douleur, de stress, de peur ou d’anxiété inhibe le processus cognitif d’une manière qui va à l’encontre de la possibilité d’obtenir des informations fiables. ». Prêts à tout pour que leurs souffrances prennent fin, les détenus disent ce que les tortionnaires veulent entendre. Les informations parfois soutirées sont donc invérifiables ou fausses.
Ainsi la torture, pratique productrice d’absurdité, recherche d’une destruction méthodique de l’individu, voit sa logique anéantie par un raisonnement par l’absurde.

Ces pratiques de torture se doivent d’être dénoncée avec vigueur. Chacun d’entre nous peut s’engager pour lutter contre elles, et rendre ainsi à chacune de ses victimes sa dignité. Lutter contre la torture peut aussi les aider à se réparer.

Par Anna Riolacci