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Donner de la Voix #5: Une décision pour l’histoire, un appel à la mémoire

Ce Vendredi, les Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens (CETC), ont rendu un arrêt historique. Elles ont rendu coupables de « génocide » Khieu Samphan et Nuon Chéa, deux hauts responsables du régime Khmer Rouge, régime totalitaire Cambodgien, qui, sous l’égide du dictateur Pol Pot, extermina en un peu moins de quatre ans environ un quart de la population du pays.

Ce Vendredi 16 Novembre, le monde entier s’est souvenu du régime Khmer Rouge. Son histoire est peu connue en Europe. Pourtant, ce régime fut l’un des plus sanguinaires du XXe siècle. Voilà pourquoi nous nous permettrons de la rappeler.
De 1967 à 1975, le Cambodge connut une guerre civile. En pleine guerre du Vietnam, les forces du mouvement khmer rouge, allié à celles du Nord Vietnam, ainsi qu’aux Viêt-Cong du Sud Vietnam, s’opposent au Royaume du Cambodge, notamment représenté à partir de 1969 par son Premier ministre puis Président Lon Nol. Dès août 1973, malgré les protestations du Président Américain Richard Nixon, l’aviation Américaine suspend ses bombardements sur les forces Khmères sur décision du Congrès. Phnom Penh est prise moins de deux ans plus tard par les Khmers Rouges, le 17 Avril 1975. Commence alors l’instauration d’un régime de terreur, dirigé par le « frère numéro un », Pol Pot, de son vrai nom Saloth Sar.
Le régime tombera le 6 Janvier 1979, du fait d’une invasion Vietnamienne, soutenue par des défections au sein de l’appareil d’Etat khmer. Pol Pot lui-même ne sera capturé par ceux-ci qu’en 1997, après avoir fui le Cambodge vers la Thaïlande.

Le 17 avril 1975, le Cambodge devint ainsi le Kampuchéa Démocratique (PK). Le Parti Communiste du Kampuchéa (PCK), contrôle le pays d’une main de fer. Celui-ci va pratiquer une politique totalitaire ultra-maoïste. Les populations des villes sont envoyées dans les campagnes, à marche forcée, afin d’y être « rééduquées », la monnaie sera interdite, les hôpitaux fermés, les bouddhistes seront persécutés. Dès sa prise de pouvoir, le régime va organiser l’évacuation de la capitale Phnom Penh, obligeant sa population toute entière à se rendre dans les campagnes, tuant ainsi de nombreuses personnes. Les études de David P. Chandler, l’un des plus grands spécialistes mondiaux du Cambodge, décrivent ainsi un régime « uniformément impitoyable ». Il souhaitait en effet créer un « homme nouveau », véritable produit de la destruction de l’ordre ancien, au profit de la mise en place d’une société sans classe. De ce fait le régime abolit la propriété privée, les villes étant désormais considérées comme des lieux « bourgeois » et leurs habitants comme des « ennemis de l’intérieur ».
Les déportations des populations des villes vers la campagne se poursuivront, auxquelles vont s’ajouter des politiques de grands travaux, objectifs irréalisables, qui vont entraîner la mort de milliers de Cambodgiens.
Les conditions de travail auxquelles était soumise la population relevait de l’impossible : jusqu’à douze heures de travail par jour. Ces conditions de travail et ces pratiques de déportations ne sont pas sans rappeler le « grand Bond en avant » de Mao Zedong, en 1958, ou encore la « Révolution culturelle », responsables d’environ 50 Millions de Chinois.

En outre, la destruction des « ennemis de l’intérieur » était poussée à l’extrême. Par exemple, quiconque portait des lunettes était taxé « d’intellectualité » et était éliminé. Enfin, il faut rappeler l’existence de « l’antichambre de la mort », appelée « S-21 ». Là était torturés des « ennemis de l’intérieur », afin de leur extirper des informations, le plus souvent inventées par désespoir par les détenus, avant d’être éliminés. Des familles entières ont ainsi été exterminées. Environ 14 000 personnes y ont perdu la vie.

L’humanité était ainsi détruite au nom d’une idéologie prête à sacrifier sa population pour des objectifs illusoires. C’est au nom de cette histoire que furent condamnés en 2014 Kieu Samphan et Nuon Chéa pour crime contre l’humanité. Ils avaient en effet ordonné l’évacuation forcée de Phnom Penh. Le premier fut le Président du KD, le second fut l’idéologue du régime.
De ces pratiques est née la notion « d’autogénocide » cambodgien, puisque des Cambodgiens en ont exterminé d’autres de façon systématique au nom d’une idéologie.

Toutefois, elles ne furent pas les seuls crimes perpétrés par le régime Khmer. Il organisa également des destructions systématiques de populations de fait de leur appartenance ethnique ou religieuse, comme les Vietnamiens du Cambodge ou encore la minorité musulmane Cham. Les minorités vietnamiennes au Cambodge furent exterminées, tandis que de 100 000 à 500 000 membres de la minorité Cham sur 700 000, furent tués.
En 3 ans, 8 mois et 20 jours, comme le rappelle P. Chandler, 1,7 Millions de personnes perdirent la vie. 1 Cambodgien sur 4 mourut des exactions du régime Khmer.

Nous nous sommes permis de décrire ce pan de l’histoire, car il est souvent peu ou mal connu en Europe. La décision prise par les CETC va permettre, au-delà de son caractère exemplaire, de susciter un intérêt international, ou, à tout le moins, une prise de conscience internationale sur cette question. Enfin, elle va permettre aux Cambodgiens d’entamer un long et difficile travail de mémoire.
En 2014, le père Claude Gilles, qui a aidé des réfugiés Cambodgiens à fuir le régime khmer vers la France, à partir de camps de transit Thaïlandais, déclarait :

« [Les réfugiés Cambodgiens] ne veulent pas en parler […] dans les villages […] maintenant encore, le chef du village, c’est peut-être le khmer rouge qui a tué les parents. »

Le processus mémoriel au Cambodge prendra donc du temps. La décision juridique de ce Vendredi donnera peut-être aux Cambodgiens la force de faire face à leur passé douloureux et de le surmonter. Si de nombreux lieux de mémoires ont été créés au Cambodge, comme des espaces d’exposition des ossements des victimes, ou encore la transformation en musée de la prison S-21, les Cambodgiens ne souhaitent pas revenir sur leur passé pour ne pas raviver des blessures anciennes. Ainsi, la « patrimonialisation » de cette période est-elle en place au Cambodge, et ce, depuis la chute du régime, mais la parole ne semble pas encore libérée. Les Cambodgiens et les Cambodgiennes trouveront, par eux-mêmes, et s’ils et si elles le souhaitent, le moyen de faire émerger un dialogue sur cette question. Il est à espérer que la décision juridique de ce Vendredi donnera aux Cambodgiens et aux Cambodgiennes la force de faire face à leur passé douloureux. Et, par là-même, de le surmonter.

Par Augustin Normand