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Donner de la Voix #6: Connaître la torture, mieux la combattre (Partie 2)

« Quand tu voudras parler, tu n'auras qu'à remuer les doigts. " Et il ouvrit le robinet. Le chiffon s'imbibait rapidement. L'eau coulait partout : dans ma bouche, dans mon nez, sur tout mon visage. Mais pendant un temps je pus encore aspirer quelques petites gorgées d'air. J'essayais, en contractant le gosier, d'absorber le moins possible d'eau et de résister à l'asphyxie en retenant le plus longtemps que je pouvais l'air dans mes poumons. Mais je ne pus tenir plus de quelques instants. J'avais l'impression de me noyer et une angoisse terrible, celle de la mort elle-même, m'étreignit. Malgré moi, tous les muscles de mon corps se bandaient inutilement pour m'arracher à l'étouffement. Malgré moi, les doigts de mes deux mains s'agitèrent follement. " Ça y est ! Il va parler " dit une voix. L'eau s'arrêta de couler, on m'enleva le chiffon. Je respirai. Dans l'ombre, je voyais les lieutenants et le capitaine, cigarette aux lèvres, frapper à tour de bras sur mon ventre pour me faire rejeter l'eau absorbée. Grisé par l'air que je respirais, je sentais à peine les coups. " Alors ? " Je restai silencieux. " Il s'est foutu de nous ! Remettez-lui la tête dessous ! " Cette fois, je fermai les poings à m'enfoncer les ongles dans la paume. J'étais décidé à ne plus remuer les doigts. Autant mourir asphyxié du premier coup. J'appréhendais de retrouver ce moment terrible où je m'étais senti sombrer dans l'inconscience, tandis qu'en même temps je me débattais de toutes mes forces pour ne pas mourir. Je ne remuai plus les doigts mais, à trois reprises, je connus encore cette angoisse insupportable. »
-Extrait de La Question de Henri Aleg

Si vous vous souvenez de la première partie de cette chronique vous vous souvenez peut-être de l’expression « destruction méthodique d’un individu » que j’ai employée dans la conclusion. Nous avions évoqué l’absurdité de la torture et l’inefficacité de la torture pour obtenir des informations. Mais en quoi pourrait-elle alors être efficace ?

Par sa violence, par le processus méthodique d’application qui est propre à chaque individu.

Chacun est probablement capable de citer une méthode de torture, que ce soit le waterboarding, utilisé dans cet extrait de la question d’Henri Aleg, les décharges électriques ou même de « simples » coups. Les pratiques de la torture sont multiples et graduelles dans la violence et dans le dépouillement de dignité humaine. Alors comment choisir ? Quelle va être la plus horrible ? Quelle méthode est la plus puissante pour soutirer des informations ? Celle qui blesse physiquement n’est pas suffisante dans ce cas-là, il faut aller encore plus loin. Il faut une torture réfléchie, visée, choisie, spécifique à un passé. Les bourreaux le savent et agissent en fonction de l’âge, du genre, de la profession, du passé de la victime. En cela, elle est d’autant plus terrifiante. Quand les bourreaux torturent, ils examinent et utilisent le passé de la victime afin qu’elle ne puisse plus jamais se reconstruire. La vie passée sert de terreau à la destruction d’une vie future. Ainsi, les femmes sont plus souvent victimes de torture à caractère sexuel du fait de leur condition. Les minorités religieuses vont être obligées de se détourner de leur culte en portant de vêtements féminins, en obligeant à simuler ou avoir des rapports sexuels considérés comme impies, en profanant des objets sacrés, en contraignant au blasphème ou à l’insulte de sa patrie…
Ce dernier exemple, introduit un nouveau type de torture qu’il est facile d’omettre : la violence psychologique. Elle est néanmoins tout aussi réfléchie et violente que celle qui blesse physiquement : ses séquelles sont visibles à vie, pas sur l’examen médical d’un corps mais dans le comportement des victimes. Afin de ne pas laisser de marques visibles, témoignages des violences infligées qui pourraient un jour se retourner contre eux, les tortionnaires ont recours à d’autres méthodes, apparemment moins barbares et moins destructives pour les corps et leur intégrité. On les appelle les tortures « blanches » ou « propres », comme si l’utilisation d’un euphémisme minimisait, cachait la violence des actes commis.

C’est en cela que la torture est violente: ce n’est pas une pulsion, ce n’est pas comme un combat où un des belligérants hurle, après s’être pris un coup de poing, « arrête c’est de la torture ! ». Non. La torture, c’est méthodique, c’est réfléchi, parfois institutionnalisé, parfois légal et souvent légitimé par les bourreaux. La torture est violente dans sa conception et dans sa pratique, pendant l’acte et après les faits. Elle est absurde et effrayante. Nous vous invitons à lire les rapports de DIGNITY détaillant certaines pratiques si vous n’en êtes pas convaincu. Ces rapports, justement, la dénoncent, par des méthodes qui décrivent les violences. En effet, la simple description suffit pour comprendre son absurdité. Mais c’est aussi par les témoignages, en écoutant la voix de ceux qui ont souffert, en les soignant et en les accompagnant, qu’on peut la dénoncer, la mettre en lumière dans toute ses contradictions. Connaître la torture, c’est, en fait mieux la combattre.

Par Anna Riolacci