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Donner de la Voix #7: Lève les yeux

Nancy, vendredi 23 novembre 2018. Un jeune homme m’interpelle dans la rue, à la recherche de monnaie. Je lui adresse un sourire gêné sans ôter mon casque et m’apprête à continuer ma route : je n’ai plus d’argent sur moi de toutes façons. L’intéressé, surestimant apparemment ma bonne foi et supposant que je n’ai simplement pas entendu sa demande, me fait signe de couper ma musique. Me voilà donc portefeuille à la main, me confondant en excuses : je ne dois plus avoir beaucoup de monnaie.

« C’est déjà très gentil de chercher. La plupart des gens ont peur de moi ou m’ignorent juste. »
« Oui mais ça c’est n’importe quoi ! » les mots m’échappent, portés par l’indignation face à ce comportement que j’avais pourtant choisi d’adopter.

Je n’ai pas plus de 23 centimes à donner ce jour-là, mais l’individu qui me fait face rayonne pendant que nous échangeons quelques mots, et c’est bientôt son tour de se confondre en remerciements. Alors que je continue ma route, ceux-ci me restent en travers de la gorge. Je ne les ai clairement pas mérités. Comment se fait-il que ce minimum d’efforts soit perçu comme une faveur ?
On estime généralement qu’un individu ayant passé un an à la rue aura besoin de deux ans avant de pouvoir se réintégrer pleinement à la vie sociétale. Deux ans. Deux ans hantés par le froid, la faim, le soleil et la crasse. Deux ans marqués par la haine, l’angoisse, la peur du lendemain. Mais deux ans marqués aussi par la déshumanisation progressive qui s’opère par le regard d’autrui.
Ce dernier aspect, nous en sommes tous responsables. Que ce soit par manque de temps, d’argent ou d’espoir, nous sommes nombreux à fuir le regard des sans-abris. Cela part parfois de ce qui peut nous sembler être une bonne intention ; après tout qui serions-nous pour abaisser l’individu face à nous à accepter une poignée de centimes qui nous encombre ? Qui serions-nous pour lui annoncer sereinement que nous n’avons rien à lui donner, au retour du supermarché local ? Qui serions nous pour nous arrêter et lui expliquer pourquoi nous ne l’aiderons pas aujourd’hui ? Alors nous continuons paisiblement notre route, avec un léger sentiment de culpabilité qui ne tardera pas à s’effacer. Possiblement, on se dit qu’on fera mieux la prochaine fois.
Chaque fois, c’est un appel à l’aide que nous choisissons volontairement d’ignorer. Et c’est cette ignorance, porté par chacun des passants, qui conduit l’individu à s’interroger sur lui-même. C’est cette ignorance qui l’exclut progressivement de la société. Cette ignorance qui lui chuchote chaque jour, de plus en fort, qu’il n’existe plus.
Comment a-t-on pu en arriver là, nous qui, gosses, avions les larmes aux yeux de voir d’autres enfants dormir à la rue ? La réponse réside sans doute dans l’importance du phénomène. On estime à plus de 140 000 le nombre de personnes sans-abris en France métropolitaine, présents surtout dans les grandes villes. Ce fléau fait partie de notre quotidien, pire encore, partie du décor urbain. Alors on s’y habitue, on se résigne. On ne pourra pas aider tous ces gens.
Et c’est peut-être vrai. On ne pourra peut-être pas apporter d’aide matérielle qui soulagerait le quotidien de la personne face à nous. Mais en choisissant d’ignorer ses demandes, c’est son humanité que nous renions. Nous la poussons à accepter son sort autant que nous le faisons, à accepter qu’elle ne mérite pas l’aide qu’elle demande.

Alors que faire ? La réponse est très simple : ne pas oublier l’humain qui se tient face à nous.
La résignation est un phénomène d’auto-préservation que nous devons réussir à contourner. Submergés par la culpabilité, incapables de résoudre les problèmes, nous préférons les gommer de notre considération. C’est cette mentalité qui nous pousse à détourner le regard face aux sans-abris. A ne pas les voir. Acceptez que vous n’êtes pas responsable de la misère d’autrui et, paradoxalement, il deviendra plus facile de contribuer à l’aider.
« Bonjour. Oui. Non. Je suis désolée. Je vais bien et vous ? Bonne journée à vous aussi. » sont des réponses basiques à des interactions basiques. Si un passant vous adressait la parole, vous lui répondriez surement. Pourquoi les choses seraient-elles différents vis-à-vis des plus démunis ? Le mieux reste encore de s’engager, que ce soit individuellement ou par le biais d’associations afin de participer activement au changement.
Mais engagés ou non, considérer les individus face à nous est le minimum que nous puissions faire. Alors pourquoi ne pas le faire ?
Cet article ne cherche pas à donner de leçon de morale à quiconque, mais simplement à mettre en lumière les conséquences d’actes que nous pensons anodins. Et qui sait, peut-être les empêcher ?

Par Meliha Sahovic