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Donner de la Voix #8: De l'humanitaire inhumain ?

Cela part souvent d’une bonne intention : le désir d’aider autrui, de se rendre utile à sa propre échelle individuelle, de concrétiser ces idéaux parfois abstraits de fraternité et de solidarité ; bref, le rêve, quelque peu naïf et utopique peut-être, de contribuer à rendre le monde un peu meilleur que ce qu’il l’est aujourd’hui. L’engagement est donc louable. Mais malheureusement, son résultat est parfois à l’exact opposé de ce que l’on voulait réaliser.
Le volontourisme ou encore du tourisme humanitaire est en effet une « tendance » qui est en train d’émerger de plus en plus dans les pays occidentaux. Il s’agit là d’un curieux amalgame où se mélangent volontariat et tourisme. S’engager pour le bien commun tout en partant à la découverte des merveilles du monde serait-il donc possible ? Tel est du moins la promesse de nombreuses organisations, ou devrait-on plutôt dire agences de voyages, qui nous vendent du rêve sur internet mais qui, si ce n’est le champ lexical, ne partagent plus rien avec des ONG dévouées à leur cause.

Afin de saisir cette différence entre humanitaire (le seul et vrai !) et tourisme humanitaire, penchons-nous d’abord sur la définition du premier terme. Ainsi, l’humanitaire constitue une « aide inconditionnelle et désintéressée pour les personnes dans le besoin, apportée dans le monde entier sans distinction sociale, politique ou culturelle. Son but est de fournir de l’aide aux personnes en détresse, de leur permettre de reprendre leur destinée en main, de surmonter leur désespoir et de reconstruire une nouvelle vie »

Or, le volontourisme tel qu’il est conçu aujourd’hui n’est assurément pas « inconditionnel » et « désintéressé », du moins pas en ce qui concerne les agences vendant les séjours aux volontaires. En effet, leur but principal est de nature lucrative, donc de tirer le plus grand profit et de l’altruisme du touriste occidental et de la misère des populations bénéficiaires. Il n’est dès lors pas rare de voir des jeunes et autres volontaires payer 700 à 2000 euros pour leur court séjour, des sommes faramineuses dont seulement une infime partie sera consacrée aux populations bénéficiaires. Le reste servira aux « frais logistiques », ou plutôt aux marges confortables, de ces grandes entreprises.
La distinction est aussi à trouver dans la durée de l’engagement : l’homme moderne qui, avec son rythme de vie effréné, ne dispose plus que de quelques semaines de vacances par année, ne peut pas « sacrifier » six mois ou un an pour se dévouer totalement à un long projet. Ainsi, les séjours de volontourisme durent souvent seulement deux semaines, rarement plus d’un mois. Il s’agit alors d’accumuler le plus d’expériences possibles en cette courte durée : donner des cours d’anglais et de mathématiques à des enfants orphelins, construire des puits pour permettre l’accès à de l’eau potable à d’autres familles voire même s’improviser en assistant vétérinaire pour animaux sauvages. Les missions ainsi que les destinations proposées aux quatre coins du globe par quelques organisations sont aussi variées que dans un catalogue de publicités, où les consommateurs ont l’embarras du choix.
Le pire, cependant, est le fait qu’aucune formation ou expériences préalables ne sont requises des volontaires. Or, qui sommes-nous pour déclarer qu’un jeune Européen de 18 ans ayant à peine le bac soit apte à « apprendre » des choses aux « pauvres habitants du Tiers Monde » ? Le simple fait de venir d’un pays riche du Nord suffirait-il à nous transformer en « experts » capables de résoudre les problèmes des populations locales ? Bien que caricaturée, l’image véhiculée n’en est pas moins une emplie de stéréotypes. Elle enferme les bénéficiaires dans des clichés misérabilistes, et contribue à une sorte d’ethnocentrisme occidental. Comme le résume Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières : « Pourquoi vouloir fixer au voyage un autre but que la découverte de personnes, de paysages, de saveurs ? Faire du tourisme en se sentant investi d’une mission, pour être gentil, pour jouer au père Noël avec des livres, des stylos et des médicaments disqualifie le voyage en lui-même. La dissymétrie du rapport rend d’emblée la rencontre impossible. Ce n’est pas de l’ouverture, mais de la condescendance.»

On comprend donc bien qu’il ne s’agit là pas de véritable humanitaire, mais plutôt d’un humanitaire de façade, dont le but est de donner bonne conscience à ceux qui s‘engagent et d’enrichir ceux qui vendent ces missions dénuées de tout sens. Comme tellement de domaines de nos vies, le volontourisme a été perverti par le capitalisme omniprésent dans nos sociétés. Les conséquences en peuvent être désastreuses : de la désillusion profonde pour les volontaires qui comprennent le non-impact de leur engagement. Des rêves brisés, et dès lors de la méfiance à l’égard de toute structure d’aide humanitaire, même des ONG sérieuses. Cependant, les grands perdants sont ceux auxquels on promet de l’aide et qui, en fin de compte, se voient seulement transformés en attraction touristique.

À l’heure où le tourisme de masse constitue un véritable fléau à la fois pour la planète et pour les populations locales qui en subissent les conséquences, nombreux sont ceux qui s’interrogent sur notre mode de voyager, reflet certain de notre mode de vie moderne. Moi inclus. Mais je veux ici souligner que le volontourisme, du moins dans sa version d’humanitaire de façade qui ne cache que le big business que de grandes entreprises occidentales se font derrière, n’est pas une alternative !
S’engager reste une cause qu’il faut absolument promouvoir, seulement doit on rester conscient que même l’humanitaire connaît malheureusement lui aussi ses dérives.

Par Morgane Anneix