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Edward Snowden : histoire d'un lanceur d'alerte

 

Edward Snowden. Si vous ne savez pas forcément de qui il s’agit, vous avez certainement déjà entendu ce nom quelque part. Né à Elizabeth City dans l’Etat de Caroline du Nord aux Etats-Unis, Snowden, dès son plus jeune âge, s’intéresse beaucoup à l’informatique. A priori, rien d’exceptionnel pour un jeune garçon né dans les années 80, mais c’est son approche de la technologie qui le rend singulier. Si la plupart des gens n’attendaient à l’époque d’un ordinateur qu’un fonctionnement optimal, sans se préoccuper des mécaniques complexes cachées derrière, lui s’intéresse aux raisons de ce fonctionnement. Il veut comprendre comment marchent tous ces outils technologiques qui ne cessent de se perfectionner. Dans son autobiographie Mémoires vives, il explique à quel point son ordinateur et lui sont vite devenus inséparables : « Si auparavant, je n’avais généralement pas très envie de sortir jouer au ballon, je trouvais désormais cette simple idée parfaitement ridicule. Aucun extérieur n’était plus vaste que celui auquel j’avais accès grâce à ce PC terne et imposant ».

Edward Snowden se définit très tôt comme un « patriote ». Attention, je ne veux pas parler du patriotisme à tendance populiste ou nationaliste mais de celui qui consiste à vouer sa fidélité la plus totale à son pays (et pas à son gouvernement, comme il l’a toujours précisé). Le 11 septembre 2001, il apprend au volant de sa Honda Civic, non loin de la première agence de renseignement pour laquelle il a travaillé, le terrible attentat qui a eu lieu à New York. Dans Mémoires vives, il décrit l’évacuation mouvementée de l’agence de renseignement : « Ce n’était qu’hurlements, téléphones qui sonnaient, conducteurs qui démarraient sur les chapeaux de roues et voulaient être les premiers à s’enfuir ». Le 7 mai 2004, à seulement 21 ans, il ne fait plus aucun doute pour lui qu’il doit s’engager dans l’armée américaine en tant que recrue des forces spéciales : il souhaite participer à la guerre d’Irak, déclarant se sentir « obligé en tant qu’être humain d’aider les peuples libres contre l’oppression ». Malheureusement, quelques mois plus tard, un accident pendant l’un de ses entraînements lui coûte sa place dans sa formation. Il doit donc trouver un autre moyen de s’engager pour son pays comme il l’a toujours souhaité. Il est alors embauché par la NSA (National Security Agency) comme agent de sécurité à l’université du Maryland, avant de rejoindre la CIA (Central Intelligence Agency) pour travailler dans la sécurité informatique, domaine dans lequel il est particulièrement doué. Ainsi, à 22 ans, il devient un véritable pilier des réseaux secrets de l’appareil d’Etat américain. Mais sa carrière est encore loin d’avoir atteint son apogée. Deux ans plus tard, il intègre la NSA en tant que sous-traitant. Il décroche alors un poste au Japon où il est chargé de développer EpicShelter (« refuge épique »), un système élaboré de sauvegarde des données interceptées par la NSA. Toujours en poste dans cette même agence, il déménage en 2012 sur l’île d’Oahu à Hawaï, où il est chargé de la sécurité et du bon fonctionnement de ses réseaux internes.

Avec un accès privilégié à des informations sur bon nombre de programmes classées top-secrètes, Snowden est de plus en plus mal à l’aise. Un jour, il tombe sur un rapport secret qui décrit explicitement comment les autorités américaines ont outrepassé la loi afin d’autoriser la surveillance de masse. Avant de devenir ce lanceur d’alerte connu aujourd’hui du monde entier, il passe des mois dans un état second, ne sachant que faire, et ne pouvant en parler à personne. Dans son livre, il écrit : « J’étais triste et déprimé, j’essayais de nier ce que je ressentais et pensais ». En même temps, sa soif d’en apprendre plus sur les exactions du gouvernement ne fait que s’accroître. Peu à peu, il réalise l’ampleur du programme mis en place par la NSA : un appareil de surveillance massif qui n’épargne aucun citoyen. En mars 2013, il est abasourdi par l’audition de James Clapper, à l’époque Directeur du renseignement national des Etats-Unis, pendant laquelle celui-ci assure que les services de renseignement ne récupèrent volontairement aucune donnée appartenant à ses concitoyens. Il comprend alors qu’il doit faire quelque chose, quel qu’en soit le prix. A l’aide d’une simple clé USB, il dérobe des informations ultraconfidentielles à Hawaï, qu’il transporte à l’aide de quatre ordinateurs portables jusqu’à Hong Kong, lieu où il trouve refuge le temps de dévoiler au monde entier la surveillance globale à laquelle il a assisté. Mais pour ce faire, il a besoin de l’appui de journalistes. Il sélectionne, en s’étant préalablement assuré qu’ils partagent ses intentions et sa même aspiration à la liberté, deux journalistes américains : Glenn Greenwald, blogueur au Guardian, et Laura Poitras, une documentariste et réalisatrice qui va par la suite réaliser le documentaire Citizenfour, retraçant l’histoire de cette révélation. Il les rencontre dans sa chambre d’hôtel à Hong Kong. Quelques jours plus tard, les articles sont publiés à intervalles réguliers, tant la quantité d’informations à dévoiler est importante. Alors qu’il souhaite se réfugier en Equateur, et au moment même où il prend l’avion pour s’y rendre, le gouvernement américain fait invalider son passeport. Snowden se retrouve bloqué à l’aéroport de Moscou pendant un mois, à attendre que la Russie lui accorde l’asile. Cela fait maintenant sept ans qu’il y habite et y mène une vie plutôt ordinaire. Mais ses révélations ont-elles changé quelque chose ?

 

Soyons clairs, les « révélations Snowden » n’ont pas permis de mettre fin à la surveillance du Net, véritable atteinte aux libertés individuelles. Cependant, des évolutions notables sont à évoquer. En décembre 2013, un tribunal fédéral a qualifié de « quasiment orwellien » l’un des programmes révélés par le lanceur d’alerte. De plus, il a été conclu quelques mois plus tard que ce programme était indéniablement inconstitutionnel et qu’il devait être réformé. C’est ce que les Etats-Unis ont fait puisque ces derniers ont adopté une loi modifiant en profondeur ce même programme. De manière générale, Snowden a contribué à une intensification du débat public sur le sujet de la surveillance globale. Si beaucoup s’accordent à dire que le dispositif mis en place par la NSA n’est rien d’autre qu’une atteinte profonde à la liberté des individus, d’autres s’écrient souvent, pour clore le débat : « De toute façon, ils peuvent bien me surveiller, moi je n’ai rien à cacher ! ». Ce à quoi Snowden répond très justement : « Dire que votre droit à la vie privée importe peu car vous n’avez rien à cacher revient à dire que votre liberté d’expression importe peu, car vous n’avez rien à dire. Car même si vous n’utilisez pas vos droits aujourd’hui, d’autres en ont besoin. Cela revient à dire : les autres ne m’intéressent pas ».

 

Par Paul Cassedanne