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En finir avec les sondages électoraux ?
À l’approche du premier tour, la première phase de la campagne s’achève. Comme tout sciencepiste qui se respecte, vous l’avez sûrement suivie, au moins en partie, au fil des variations des courbes sondagières des différents candidats. Mais quels savants calculs permettent d’esquisser ces mystérieuses arabesques ? Et surtout, quelles implications portent-elles pour nos démocraties ?

 

Ils sont partout. À la télévision, à la radio, dans les journaux, sur les réseaux sociaux. Et surtout, dans les esprits des électeurs. Les sondages d’intentions de votes prolifèrent, sur les écrans et sur les ondes, dans les conversations et les réflexions.  Utilisés pour la première fois en France lors de l’élection présidentielle de 1965, ils se sont imposés depuis comme le thermomètre sans cesse scruté de nos campagnes électorales. L’élection présidentielle étant de loin l’échéance la plus importante en France, il n’est pas étonnant que, cette année encore, ils se soient multipliés à une cadence phénoménale à mesure de l’avancement de la campagne (plus de soixante pour le seul mois de mars).

Pourtant, les derniers mois de 2016 avaient de quoi installer une certaine méfiance vis-à-vis des tout-puissants baromètres. En novembre, l’élection de Donald Trump en tant que 45ème président des Etats-Unis avait retenti comme un coup de tonnerre, l’immense majorité des enquêtes d’opinion montrant Hillary Clinton clairement gagnante jusqu’à la veille du scrutin. Bis repetita en décembre, cette fois en France : alors que les instituts avaient continuellement prédit un duel Sarkozy-Juppé au second tour de la primaire des Républicains, le candidat de la transparence s’était imposé haut la main. Assez pour susciter une critique superficielle, bien vite mise sous le tapis alors que la campagne présidentielle, la vraie, s’ébranlait. À quelques jours du premier tour, la question mérite pourtant plus que jamais d’être posée : doit-on faire confiance aux sondages ?

 

Une fiabilité douteuse                                                     

D’un point de vue méthodologique d’abord, les enquêtes d’opinion sont très loin d’être irréprochables. La première faille découle du mode de recueil adopté aujourd’hui par les instituts de sondage : le « questionnaire auto-administré en ligne ». Ce système se démarque de l’image des sondeurs appelant un à un les citoyens pour s’enquérir de leurs opinions : ceux qui voudraient êtres sondés sont priés d’aller s’inscrire eux-mêmes sur une plateforme en ligne, grâce à laquelle ils peuvent répondre à diverses enquêtes à intervalle régulier. Et comme toute peine mérite salaire, les participants bénéficient d’une gratification financière généralement comprise entre 50 centimes et un euro pour chaque questionnaire rempli. Ce procédé introduit un premier biais de représentativité, et pas des moindres : sont uniquement interrogés ceux qui se portent volontaires,  et qui ont donc un intérêt à le faire. C’est-à-dire soit pour gagner de l’argent, soit pour faire passer un message politique, soit par pur divertissement (on peut supposer que cette dernière catégorie est la moins importante). Une fois la pêche aux formulaires menée à bien, il faut encore procéder au filtrage pour obtenir l’échantillon final. Celui-ci permet d’éliminer tous les indécis quant à leur participation au scrutin, pour ne conserver que les sondés « tout à fait sûrs d’aller voter » et exprimant un choix.

Un deuxième palier, inhérent  à la méthode des quotas, consiste à reconstituer un échantillon représentatif de la population en se basant sur différentes catégories : sexe, âge, catégorie socio-professionnelle sont les trois principales. Le redressement sociodémographique vise ainsi à pondérer certaines catégories de l’échantillon afin que celles-ci aient finalement le même poids que dans le groupe de référence. Par exemple : si l’échantillon comprend 25% de femmes alors qu’elles représentent 50% de la population (en réalité c’est un peu plus), alors on pondérera leurs réponses avec un coefficient x2. Ainsi, chaque sondé aura une influence plus ou moins importante sur le résultat final. Problème : les catégories utilisées pour effectuer ce redressement sont loin d’être assez précises pour représenter fidèlement la structure d’une population. Ainsi, dans la catégorie « retraités »  sont rassemblées de façon indifférenciée  une grande variété de situations sociales, celles-ci dépendant de  l’ancien statut professionnel de chacun. Il en va de même pour la catégorie des « 65 ans et + », qui ne permet pas de représenter la forte participation des personnes les plus âgées  (notamment des plus de 80 ans) aux élections.  Le fait que certains facteurs, tels le niveau d’éducation, ne soient pas pris en compte conduit enfin à d’autres biais de représentativité. Résultat : une surreprésentation des jeunes, des diplômés et des classes supérieures. 

Une fois l’échantillon passé à la moulinette d’une pseudo-reconstitution démographique vient le tour d’une autre correction : le redressement politique. Ce procédé vise à corriger les mensonges des sondés, qui n’oseraient pas avouer leur intention de voter pour un parti d’extrême-droite ou d’extrême-gauche. Pour cela, en plus de leur candidat préféré pour l’élection à venir, il leur est demandé quelle option ils avaient choisi lors d’un scrutin précédent, celui-ci servant de référence. Par exemple, si seulement 10% des membres d’un échantillon admettent avoir voté pour un candidat lors d’une élection alors que celui-ci avait en réalité obtenu 20% des voix, les intentions de vote obtenues par ce candidat dans le sondage seront multipliées par deux. Cette technique ô combien rudimentaire présente plusieurs inconvénients. D’abord, elle revient à considérer qu’un sondé qui mentirait sur son vote passé se prononcerait à nouveau pour la même personne, alors qu’il est tout à fait possible d’imaginer qu’il change de choix précisément parce qu’il a honte de son vote antérieur. De plus, le redressement suppose de pouvoir associer deux options similaires d’une élection à l’autre. Pourtant, Fillon représente-t-il pour les électeurs le même choix que Sarkozy en 2012 ? Hamon que Hollande ? Sans parler de Macron. En remontant jusqu’à l’image d’illustration, vous aurez sous les yeux une vision d’ensemble du processus. Chaque colonne donne les chiffres obtenus après les différentes étapes, «Présid T1 » et « Présid T2 » correspondant au redressement politique respectivement par rapport au premier et au second tour de l’élection présidentielle de 2012."

La dernière raison pour se méfier des chiffres proclamés par les sondages est sûrement la plus évidente, sans pour autant être bien davantage prise en compte : les marges d’erreur. Les études statistiques étant ce qu’elles sont, elles ne parviennent à évaluer la proportion d’une certaine caractéristique dans une population que dans un certain intervalle, avec une certaine probabilité. C’est ainsi qu’est obtenue la marge d’erreur, qui définit la précision d’une estimation. Pour 1000 personnes interrogées, elle est de 2,5 pour un pourcentage obtenu de 20%. Avec un exemple, tout devient plus clair : dire que Marine Le Pen se situe à 20% dans les intentions de votes avec un intervalle de confiance à 95% (niveau de confiance le plus courant) signifie en réalité que l’intervalle allant de 17,5% à 22,5% a 95% de chances de contenir le niveau d’intentions de vote réel de la candidate du FN. Tout de suite, cela aide à relativiser.

Conclusion : si la marge d’erreur n’était pas déjà suffisante, toutes les autres failles présentées amènent à conclure que les sondages ne sont d’aucune aide pour prédire qui sera présent au second tour de l’élection à venir. À cette remarque, les sondeurs donneront une réponse simple, toujours la même : ils ne sont pas là pour prédire, mais pour donner « un aperçu de l’opinion à un moment donné ». À cet égard, la question posée aux sondés pour mesurer leur « opinion », toujours la même elle-aussi, est éclairante : « Si le premier tour de l’élection présidentielle avait lieu dimanche prochain, pour lequel des candidats suivants y aurait-il le plus de chances que vous votiez ? ». Les interrogés ne le sont donc pas selon leur possibilité de vote à terme, mais selon leur orientation du moment, celle-ci étant d’autant moins significative pour leur choix final que l’on s’éloigne de la date du scrutin.

 

Un fléau pour la démocratie

À ce mécanisme de défense prestement brandi par Brice Teinturier (directeur général délégué d’Ipsos, ndlr)  et ses comparses, on pourra opposer que le simple fait d’effectuer des sondages sur le second tour d’une élection en se basant pour cela sur les résultats des baromètres du premier tour revient, de fait, à considérer ces derniers comme des prédictions. Et c’est effectivement la valeur qui leur est accordée, par les politiques, les médias, et à terme les citoyens. Combien annonçaient Fillon vainqueur haut la main après son triomphe à la primaire ? Puis qu’Emmanuel Macron avait toutes les chances de devenir le prochain président de la République ? Tout cela non pas grâce à un don de prescience, mais aux sondages que tous les acteurs du petit monde de la politique passent leur temps à scruter.

Et c’est là le premier élément d’une critique plus politique du sondage, en tant qu’objet fondamentalement néfaste à la démocratie. Car il conduit les journalistes à traiter de l’élection essentiellement comme une course de petits chevaux, dont les protagonistes sont observés à chaque étape, leurs performances commentées, pour être désavouées le mois d’après. Ou tout du moins, il le permet. Et les idées dans tout ça ? À la trappe, ou presque. Combien de pseudo-analyses politiques exclusivement basées sur des sondages ? Combien de temps d’antenne phagocyté par le commentaire d’enquêtes d’opinion, qui conduit à transformer la politique en drame sans cesse secoué par les dernières circonvolutions de ses acteurs plutôt qu’en réel débat public ? Tout cela au détriment du citoyen : aux contenus qui lui permettraient de se forger une réflexion personnelle sur les programmes et les idées des candidats sont préférés des plans sur la comète au sujet de ce que le peuple, c’est-à-dire lui additionné de tous ses semblables, pourrait choisir une fois dans l’isoloir. Beaucoup d’acteurs médiatico-politiques ont glosé sur la place, trop importante selon eux, prise par les « affaires » aux premières heures de la campagne. Mais alors, pourquoi ce silence assourdissant sur l’omniprésence des enquêtes d’opinion ?

Pour une raison simple : les sondages sont incrustés dans le logiciel même du système. Les candidats s’en servent pour planifier leur stratégie de campagne, tour à tour les désavouent ou les brandissent pour tenter de créer une dynamique. Aux médias, ils fournissent un contenu peu cher (la plupart du temps gratuit car offert par un commanditaire tiers, typiquement une société privée), prisé par des lecteurs élevés au frisson du suspense et donnant au titre de presse la certitude d’être cité quand son baromètre maison sera repris par les confrères. Surtout, l’utilisation abusive des sondages correspond à un paradigme imprégnant profondément le journalisme politique actuel. Fascinés par le monde d’en haut plutôt que tournés vers leur lectorat, les « producteurs de contenus » s’attachent à décrire les personnalités, les stratégies, les dynamiques, les querelles d’appareil, en un mot : les coulisses. À ces scruteurs en herbe, les sondages fournissent un support infini de commentaire, exercice ô combien moins exigeant intellectuellement et plus excitant qu’une analyse approfondie des discours et des programmes pour des professionnels davantage attirés par le monde politique que par la politique en elle-même. Cela en est au point que certaines discussions radiotéléphoniques, notamment à l’issue d’un débat, feraient presque penser à une conversation à la machine à café plutôt qu’à un travail journalistique digne de ce nom.

Au-delà d’encourager cette logique, dans laquelle les citoyens sont traités comme des spectateurs dressés à la consommation politique plutôt que comme des acteurs de leur propre pays, les sondages mènent à l’altération de l’attitude de l’électeur vis-à-vis du scrutin auquel il est amené à participer. À la vue des sondages dont il est abreuvé, celui-ci en vient à considérer le résultat comme progressivement construit au fur et à mesure de la campagne et plus ou moins acquis à la veille du scrutin, son bulletin ne pouvant pas y modifier grand-chose. Ecrasé par le poids des pourcentages, il n’a pas conscience que ce qu’il a sous les yeux n’est qu’un artefact, une tentative artificielle de prévoir un résultat qu’il est finalement le seul, à égalité avec tous ses congénères, à pouvoir fabriquer. Une conséquence bien connue est le vote utile. Pour rappel, le vote utile n’est pas forcément un vote « pour le moins pire », mais s’explique fondamentalement par le désir du citoyen de ne pas voir sa voix « perdue », n’ayant servi à rien, c’est-à-dire allant à un candidat qui serait éliminé au premier tour.  Autrement dit : voter utile, c’est avant tout parier sur le bon cheval.

Cela nous amène à la conclusion que les sondages, au-delà de leur influence sur le climat de la campagne, ont un impact non négligeable sur le résultat de l’élection. Les premiers sondages déterminent en partie les prochains, en fonction desquels les sondés ne répondront pas la même chose la semaine suivante, et ainsi de suite jusqu’à la date fatidique. Impact que l’on n’hésitera pas à qualifier d’illégitime, au vu de leurs biais de représentativité et de leurs implications en termes de couverture médiatique (celle-ci précédant et suivant à la fois de bons scores dans les baromètres). Mais alors, que faire ? Compter sur une évolution de leur maniement par les médias ? Au vu du logiciel préalablement présenté, mieux vaut ne pas y compter. Ne reste alors qu’une option : l’interdiction.

Par Sébastien Grob