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Entre Mythes et Réalité

« Je veux toucher le soleil avant que la pluie ne vienne, t’inquiète pas, seuls les faibles se font bouffer par le système ». Orelsan, dans Le Chant des Sirènes.

Le titre du morceau fait référence aux créatures mythologiques dont le chant envoûte les marins et les pousse à rejoindre les sirènes jusqu’à la mort avec leur chant assassin. La phrase citée parle du mythe d’Icare, qui fait fondre ses ailes de cire en fuyant du labyrinthe avec Dédale et meurt d’arrogance pour avoir voulu toucher le soleil. En si peu de mots, tant de choses sont déjà suggérées. La mythologie grecque est un véritable trésor par tout ce qu’elle propose comme divertissements, enseignements, images, rêves. C’est d’ailleurs ce que signifie mythe : un récit fabuleux qui met en scène des actions imaginaires. Il a une portée philosophique, s’installe comme croyance, représentation d'événements et de concepts en leur donnant une force particulière.

J’aimerais vous emmener dans le pays des Dieux de l’Olympe et observer tout ce que l’on peut apprendre de ces récits magnifiques.

Être sorti de la cuisse de Jupiter, perdre le fil (d’Ariane), être fort comme un Hercule, beau comme un Apollon, etc. Notre langage, notre quotidien sont imprégnés des mythes grecs. Toutes ces expressions tirées des histoires mythologiques nous montrent là où prend source notre civilisation. En effet, si elles sont si ancrées dans le langage et leur sens connu de tous, c’est bien parce qu’elles sont les récits contés aux débuts de l’histoire culturelle. Les mythes étaient les piliers de la civilisation antique des grecs et sont les racines de notre civilisation moderne. Les concepts, valeurs et symboles qu’ils fournissent constituent la base de notre mode de pensée. Athéna, déesse de l’intelligence, de la stratégie militaire est dressée devant l’Assemblée Nationale. Ce n’est pas par hasard. Elle traduit les luttes intellectuelles qui s’y déroulent, mais également toutes les stratégies politiques, souvent dignes de grands généraux, tant elles sont tordues. L’expression « beau comme un Apollon » est absolument explicite et parle à tout le monde, car Apollon est connu de tous comme le symbole de la beauté masculine. La mythologie grecque constitue ainsi une référence partagée qui véhicule des allégories et des concepts accessibles pour tous et très répandus.

Le rôle des mythes se fait surtout dans l’interprétation que l’on en fait et ce qu’ils nous enseignent. En effet ils traduisent les travers humains et leur potentiel à aller contre les Dieux, qui sont en fait les représentations de grands concepts moraux, philosophiques ou d’éléments même de la planète. Ainsi lorsque l’équipage d’Ulysse tue et cuisine les moutons du troupeau d’Hélios, le Dieu du soleil, ils sont évidemment punis par les Dieux. Ils le font seulement par gourmandise, et non pour répondre au besoin essentiel de se nourrir. Le châtiment est inévitable. Les hommes ont abusé de ce que la Terre leur offrait (ici, Hélios, qui prend donc cette dimension dans ce récit), sont allés au-delà des ressources qu’elle pouvait leur fournir. N’est-ce pas aujourd’hui le problème auquel nous sommes confrontés ?

La mythologie permet de donner corps à des concepts, de personnifier des aspects de la nature humaine. Nous disions qu’ils traduisent les travers humains, c’est en effet ce à quoi se sont employés les poètes grecs. Les mythes dépeignent les Hommes, leurs caractères et leur tendance à succomber aux passions, à la folie. L’objet de ces récits est d’incarner, de montrer l’être humain sous tous ses angles : à la fois le courage et la bravoure, la ténacité, mais aussi l’orgueil, la jalousie, la tristesse etc.

« Je crois à cela, l’invariabilité de l’Homme. Les sociologues modernes se persuadent que l’Homme est perfectible, que le progrès le bonifie, que la science l’améliore. Fadaise ! le poème homérique est immarcescible car l’Homme, s’il a changé d’habits, est toujours le même personnage, mêmement misérable, ou grandiose, mêmement médiocre ou sublime, casqué sur la plaine de Troie ou en train d’attendre l’autobus sur les lignes du siècle XXI ». Sylvain Tesson dans Un été avec Homère explique que les personnages dépeints dans les mythes sont des représentations de la nature humaine. Les passions qui régissent leurs vies, les sentiments qui les animent sont toujours les mêmes deux mille cinq cents ans plus tard. Les poètes grecs en dressent une superbe description.

« Chacun trouvera dans la vasque un reflet de sa propre époque, de ses tourments », poursuit Sylvain Tesson. C’est ce qui fait le caractère merveilleux de la mythologie:ses enseignements, ses descriptions, sont toujours actuels, ce qui montre bien la constance de l’être humain. Toutefois, sa complexité l’est également. Il est soumis a tellement de contraintes : celles morales, celles imposées par les Dieux, celles de sa famille, de l’honneur, des passions etc. Et il se bat contre ces contraintes depuis que Pandore a laissé s’échapper l’espérance de sa boite. Cette espérance de pouvoir parvenir à se contrôler parfaitement. L’Homme se bat pour sa vie, pour son roi et souvent pour deux objectifs complètement opposés. Ses désirs s’opposent, contredisent sa raison. Bref, l’être humain est souvent confronté à son paradoxe. Cette complexité et cette contradiction sont par exemple décrites dans l’histoire d’Ulysse. Il est tiraillé entre le désir de l’aventure et la volonté de retour au foyer. Il veut également écouter le chant des sirènes, malgré l'envoûtement qu’il cause, et s’impose la souffrance en s’attachant au mât de son bateau. Les poètes se sont efforcés de montrer tous les aspects de l’être humain, ses sentiments et passions qui s’opposent à sa rationalité, ses incohérences.  A travers tous les mythes, en observant tous les héros, tous les rois, n’importe quel personnage , on peut en trouver une description très complète.

L’objectif de tous les philosophes est ainsi de pouvoir se contrôler. L’idée de la raison, de la rationalité et de la culture est de dompter sa nature, ses penchants naturels à être dirigé par ses sentiments et ses passions. La finalité est de se contrôler parfaitement et de n’utiliser que la raison pour maîtriser chacun de ses choix. Il y a donc constamment une opposition entre ce que l’être humain désire et ce qu’il doit faire, selon les mœurs de la civilisation du moment qui l’éloignent de ses penchants naturels.

Cela pose la question du destin. L’être humain est-il destiné à être soumis à ses passions et à mener la vie que les Dieux lui ont dictée ? Il tente d’y échapper mais y parvient rarement. La mère d’Achille voulait aller contre le destin de tous les êtres humain: la mort. Elle a plongé son fils dans le Styx pour le rendre invincible et consumer la part mortelle de son fils. Il est tout de même tué, touché par une flèche mortelle au talon, son seul point faible. De la même manière, Acrisios, le grand père de Persée a tenté d’éviter ce que les Dieux lui avaient prédit : être tué par son petit-fils. Il envoie donc sa fille et son enfant dans un tonneau dans les mers pour les perdre. Des années plus tard, après avoir tué Méduse, Persée veut retourner dans son pays natal. Acrisios l’apprend. Il fuit de peur que la prophétie ne s’y réalise. En fin de compte, Persée rentre en Grèce et participe à des jeux organisés par le roi Teutamidès auxquels assiste Acrisios. Le héros dépasse la cible au lancer de disque et frappe à mort son grand père, réalisant ainsi la prophétie.

Nous croyons tout de même à un libre arbitre de l’Homme. Une capacité de toujours pouvoir faire ses choix et ainsi choisir son destin.

Les mythes exposent donc l’être humain, sa nature au grand jour à traver ses contradictions, sa complexité. Elle accentue évidemment les traits, et donne à chaque personnage une ou deux caractéristiques. C’est pour cela que les grandes tragédies reprennent les histoires grecques. Elles présentent des personnages déchirés, exposés aux passions et aux pires dilemmes :

Racine reprend l’histoire de Phèdre. C’est un personnage tiraillé entre sa passion amoureuse pour son fils Hippolyte, et la culture, la civilisation qui lui interdit de l’aimer de cette manière. Après la rumeur de la mort de Thésée, son mari, elle avoue ses sentiments à Hippolyte. Il la repousse et elle jure de se venger de cet affront. Or, Thésée n’est pas mort et revient dans son royaume. Il apprend l’histoire mais la nourrice de Phèdre accuse Hippolyte. Thésée le maudit, l’accable et prie Poséidon de le punir. Le dieu fait sortir de la mer un monstre. Il effraie les chevaux qui piétinent Hippolyte tandis qu’il hurle son innocence. Phèdre, lorsqu’elle apprend cela, est prise d’immenses remords et avoue tout à Thésée avant de se donner la mort.

Les personnages ont été incapables de surmonter le dilemme et la situation qu’a créée l’amour de Phèdre, avant de succomber à leur destin tragique.

C’est sûrement la notion de destin qui est intéressante dans la mythologie et sa représentation au théâtre. On observe les héros se débattre, succomber à leur envies et sentiments les plus profonds, les voir confrontés à des situations affreuses. En écoutant ces récits joués au théâtre,les grecs pouvaient exprimer leur catharsis, c’est à dire purger leurs passions. Voir les héros céder aux passions libère l’être humain du poids qu’il ressent et lui évite d’y être confronté. On peut également considérer les mythes comme un simple objet de loisir : les héros vivent des aventures passionnantes, font preuve d’un immense courage, visitent des lieux légendaires, combattent des créatures fantastiques, parlent aux Dieux. Evidemment, ça fait rêver.  Ces histoires sont inimaginables pour les mortels, c’est pourquoi ils se réalisent d’une certaine manière en écoutant ces récits.

On pourrait passer des heures, voire des jours à lire et discuter de mythologie. Il y a tellement de récits que nous n’avons pas exploré ensemble: Jason, Persée, Horace, Héraclès, Béllephoron, Thésée, et tant d’autres. Voir tout ce que les héros ont dans le ventre, savoir s’ils vont flancher ou pas, ce qu’ils choisiront entre désir et raison, les stratagèmes qu’ils inventeront pour se sortir de situations dangereuses… C’est si enthousiasmant.

Voyagez comme Personne dans l’immense héritage que nous ont laissé Homère, Hésiode, Sophocle ; laissez le fil de leurs histoires vous montrer le chemin…

 

Par Thibault Michelin