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  • Reportage
Entretien avec Samuel Grzybowski
“Le pluralisme doit être un moyen de créer des ponts et pas un prétexte pour bâtir des murs”

A l’occasion de la sortie de son troisième livre, le fondateur de l’association Coexister, Samuel Grzybowski est venu rencontrer les Nancéiens sur le Campus de Sciences Po. Tel un prophète d’un nouveau genre, celui du dialogue interreligieux et du lien social, il a su convaincre même les esprits les plus fermés,  en gardant le sourire et en faisant des références à la pop-culture… Même le directeur du Campus en était ravi au point de lui proposer de venir enseigner à Sciences Po l’année prochaine ! 

Qui est donc Samuel Grzybowski ? Si vous ne le saviez pas encore, il est grand temps de vous présenter ce jeune homme au parcours hors normes. À 16 ans seulement il fonde le mouvement Coexister. A 26 ans, il publie déjà son troisième livre. Pendant sept ans, il est président national de l’association, parallèlement à ses études. En passant par un double cursus sciences politiques/histoire à la Sorbonne, puis par un master en religion et laïcité et un certificat d'entrepreneuriat social à Cambridge. Il cède, il y a maintenant 3 ans, sa place de président à Radia Bakkouch. Il est, depuis lors, consultant à  Convivencia Conseil, une entreprise sociale qui appartient à Coexister et accompagne les grands groupes du Cac 40 dans la gestion de la diversité interne à leurs équipes. Depuis septembre 2018, il est toutefois revenu aux sources en tant que délégué général de l’association.

 

Qu’est ce que l’association Coexister, quel est son combat et d’où vient l’engagement passionné de Samuel pour ces causes ? Autant de questions auxquelles il répond durant un entretien exclusif, recueilli par le micro d'Europe n'roll et la plume du Parvenu.

 

 

Coexister, c’est quoi exactement?

Samuel Grzybowski :  Aujourd’hui le cœur du métier de Coexister est un réseau de groupes locaux. Chaque groupe local a un parcours d’activités qui est ouvert à tous et qui permet d’apprendre à mieux vivre la différence de conviction pour ceux qui le souhaitent.

 

Quels sont ses enjeux actuels?

S.G: Le premier enjeu est de pérenniser ces groupes et de développer leur rayonnement pour que n’importe qui souhaitant faire de ses convictions un outil du bien commun puisse le faire avec Coexister. Le deuxième enjeu est de multiplier les espaces. Pour l’instant nous sommes présents sur cinquante territoires, cela pourrait être beaucoup plus. Le troisième enjeu serait de penser à une proposition de formation ou d’éducation de la société en dehors de l’engagement local qui demande beaucoup d’investissement. L’idée est donc d’imaginer des moyens de s’engager autrement, de manière numérique, gratuite, distancielle et pour toutes les générations, par exemple ! Notre enjeu principal, finalement, est relativement complexe  : il s’agit de briser les préjugés nous concernant. C’est-à-dire que notre logo, comme notre message, laissent entendre à ceux qui ne nous connaissent pas que nous sommes un mouvement religieux, ce qui n’est pas le cas.

 

Alors que faire pour pallier  cette incompréhension ?

S.G : Il faudrait que notre identité soit plus lisible. Elle l’est d’ailleurs pour tous les gens que le sujet intéresse ou touche, mais elle ne l’est pas pour tout un chacun. Les indifférents sont la population clé de l’avenir. On a ce paradoxe incroyable en France qui est que le seuil de tolérance augmente chaque année mais le seuil d’intolérance aussi. Pourquoi ? C’est le nombre des indifférents qui diminue. Et ils sont encore majoritaires. C’est une population à convaincre du fait que les sujets que nous portons ne sont pas ridicules. J’ai confiance parce que pendant 30 ans les écologistes ont été traité d’hippies idéalistes alors qu’aujourd’hui tout le monde est d’accord pour dire que le changement climatique est grave et qu’il est extrêmement rapide et violent. Il fait grand soleil un 22 octobre ! (Et encore aujourd’hui, 12 novembre ndlr)

 

Et la laïcité dans tout ça ?

S.G : Je crois que le débat ne porte pas sur l’interprétation du droit et de la loi de 1905. Le débat porte sur la dimension de la laïcité. Est-ce qu’elle se cantonne à un principe de l’organisation de l’Etat et est donc un simple principe juridique ? Ou est-ce que la laïcité est aussi une pensée philosophique, capable de libérer les citoyens de la tutelle des religions sur les consciences  ? Une pensée philosophique qui consiste à croire que toute forme de religiosité est une menace pour la liberté intérieure?

Moi je ne crois pas à ça. Je crois que les religions en tant que structures sociales ont été, et sont encore à de très nombreux égards, dominantes voire sectaires et que, donc, il faut en canaliser l’exercice. Mais je ne crois pas que toute forme de vie religieuse ou spirituelle soit une menace pour la conscience humaine. Au contraire, parfois, elle peut l’éclairer, la transcender et même la faire rayonner. Ce fut le cas pour Albert Einstein pour qui ses croyances juives ont été un moteur de ses recherches mais aussi pour beaucoup d’hommes de lettres français: Mauriac, Péguy, et biens d’autres.

 

Pourquoi avoir fondé Coexister ?

S.G : Quand je fonde Coexister et que j’ai 16 ans, le mouvement n’a pas du tout l’ampleur actuelle. C’est un mouvement de quartier. Ce qui a été plus étonnant c’est la raison pour laquelle on a continué. On s’est rendu compte qu’on répondait à un besoin. Partout où des bénévoles proposaient des activités, des jeunes venaient y participer.  À 16 ans, il y a beaucoup de choses qui ont fait que j’avais déjà une conscience sur la question, mais comme beaucoup de lycéens qui sont révoltés, voire enragés par des sujets qui les concernent. Moi, ce qui me mettait en colère c’était que la diversité de religion en France soit vécue comme un obstacle à la cohésion, alors qu’elle devrait en être le moyen. 

 

À 26 ans, es-tu toujours aussi révolté qu’il y a dix ans ?

S.G : Je pense que j’ai gardé beaucoup de mes idéaux de quand j’avais 16 ans mais les choses se sont beaucoup plus affinées. J’ai travaillé mon sujet, fait des études en lien avec mes engagements. Je n’ai plus la même naïveté ni la même impulsivité que celle que j’avais au départ. Mais je crois quand même qu’il y a une vraie trame de fond qui se base sur le constat suivant : l’humanité est extrêmement plurielle. La France est extrêmement plurielle ! Et ce pluralisme doit être un moyen de créer des ponts et pas un prétexte pour bâtir des murs.

J’ai été particulièrement révolté par tout ce qui s’apparente à l’exclusion, parce que je l’ai vécue et que j’en étais le témoin. Elle me révolte profondément, toujours autant aujourd’hui, à la fois parce qu’elle est injuste mais aussi parce qu’elle ne correspond pas à l’éthique anthropologique de ce dont je crois l’être humain capable. On passe à côté de choses inespérées. Les relations humaines, quand elles sont basées sur une très grande différence, produisent des choses magnifiques. C’est vrai dans un couple, dans une amitié, dans une famille mais aussi à l’échelle d’une nation. Quand on a conscience de la pluralité de nos perspectives mais qu’on est tournés vers un objectif commun, on est invincibles.

 

 

Propos recueillis par Clémence Martel et Eva Marxer