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  • Culture
L’histoire vue par les yeux d’un artiste peintre
L’artiste, un critique, un citoyen, un historien …

 

A partir de la fin du 19ème siècle, la fonction de l’artiste dans la société se métamorphose. La principale cause de ce changement est l’arrivée de la photo, qui prend aux artistes une part importante de leur rôle depuis l’Antiquité : représenter, illustrer les événements historiques. En effet, jusqu’à l’invention de la photo, les artistes travaillaient selon un carnet de commande : le commanditaire décrivait ce qu’il attendait, et l’artiste faisait tout pour se rapprocher de l’attendu. Le portraitiste essayait de ne pas défigurer son modèle, les peintures dans les églises devaient être fidèles aux scènes de la bible, les commandes publiques mettaient en valeur l’action, les victoires des commanditaires etc… Même si les artistes pouvaient se permettre un peu de création, d’originalité, de style, ils se devaient de rester proche de la réalité. L’arrivée de la photo a bouleversé le rôle de l’artiste : le photographe devient celui chargé de représenter la réalité, et de représenter l’histoire qui s’écrit tous les jours. L’artiste, quant à lui, déchargé de ce rôle, se retrouve, pour la première fois de l’histoire, face à une liberté immense : il n’est plus obligé de représenter fidèlement et objectivement la réalité. Ce n’est d’ailleurs plus vraiment possible, car la photo le fera de toute façon mieux que lui. Cependant,pour le peintre, cela représente également le moment où ce dernier acquiert une toute nouvelle liberté d’expression : il acquiert de fait le droit de représenter les événements en y ajoutant ses sentiments, ses émotions, ses opinions.

 

L’exemple le plus parlant de cette libération des peintres de leur rôle originel est peut-être la naissance du courant impressionniste : les impressionnistes ne cherchent dès lors plus à représenter ce que les gens voient, mais ce qu’eux,en tant qu’individus dotés de sentiments, voient, ressentent, éprouvent en regardant un paysage, une personne, ou encore comment ils vivent et perçoivent un événement. Soudain, il devient possible pour l’artiste de peindre un ciel rose, ou de mettre le nez à la place de l’œil. Cette acquisition de l’autonomie du peintre vis-à-vis du rôle premier de l’art -représenter- va considérablement changer l’objet de l’Art en lui-même. Depuis la fin du 19eme siècle, l’artiste n’est plus seulement celui qui reproduit l’histoire : le peintre peut faire appel à son inspiration propre pour illustrer l’événement historique ; il obtient un pouvoir d’expression immense, celui qui lui permet d’inscrire dans l’histoire ses sentiments et ses opinions, celui d’être caisse de résonnance ! Ainsi, si jusqu’au 19eme siècle les peintures permettent essentiellement d’illustrer, à partir de l’invention de la photo, les œuvres picturales abordent l’histoire sous un nouvel angle, plus libre, plus polémique, plus subjectif, au travers des yeux des artistes peintres.

L’exemple de Guernica est, à ce sujet, assez représentatif. Cette toile a été peinte en 1937 par Picasso et représente, selon les yeux de l’artiste, les conséquences du bombardement de la ville de Guernica, le lundi 26 avril 1937, en pleine guerre d’Espagne. L’Allemagne nazie et l’Italie fasciste,  soutien des nationalistes qui s’opposent aux républicains espagnols au pouvoir, bombardent la ville et causent la mort de plus de 1500 personnes. Peu de temps avant, l’état espagnol avait commandé au peintre Picasso une œuvre pour décorer le pavillon de l’Espagne à l’exposition universelle de Paris de l’été 1937. Cette  commande n’était pas précise, il se devait uniquement de représenter la véritable Espagne. Il peint ainsi Guernica, immense tableau en noir et blanc, dans lequel il met tout son ressenti par rapport à l’Espagne du moment, et à l’horreur qu’il a vu dans ce bombardement. Cette œuvre est une véritable critique politique, où il exprime son opinion. L’œuvre est exposée dans le pavillon espagnol, comme prévu, et reste en France par la suite, car l’Etat espagnol ne souhaite pas récupérer cette critique ouverte. Bien plus tard, en 1981, l’œuvre retourne en Espagne après avoir parcouru le monde, l’Etat espagnol étant obligé de se faire une raison de sa renommée. Une phrase de Picasso résume assez justement la nouvelle place de l’artiste dans l’Histoire : "Non, la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements, c’est un instrument de guerre offensif et défensif contre l’ennemi." Le monde n’oubliera plus jamais Guernica !

Ainsi, dans certains cas de plus en plus récurrents depuis l’invention de la photo, l’artiste peintre possède la capacité de s’exprimer, de critiquer au travers de son art pour que les œuvres produites s’inscrivent dans l’histoire. En 1941, les nazis, qui occupent la France depuis déjà plusieurs mois, montent une exposition d’« art dégénéré » dans un pavillon parisien. Les nazis désignaient notamment par art dégénéré le cubisme, l’impressionnisme, le fauvisme, l’abstraction etc…, tout ce qui s’éloignait de la réalité et donnait au peintre un pouvoir d’expression unique. En réponse à cette exposition, 20 peintres français se réunissent pour monter à leur tour une exposition nommée « 20 jeunes peintres de tradition française », inaugurée le 10 mai 1941 à la Galerie Braun, sous le nez de l’occupant. Ces jeunes artistes de « tradition française » sont en fait tout ce que les allemands désignent comme étant de l’art dégénéré, et cette exposition s’impose comme un acte de résistance. Certaines des toiles exposées, comme le tableau Le dernier cheval, ou son esquisse titrée A bas Hitler d’Alfred Manessier, sont des critiques ouvertes vis-à-vis de l’occupant. L’artiste n’est dès lors plus seulement peintre, mais également résistant, combattant et acteur de l’Histoire qui est en train de s’écrire.

 

Pendant la guerre Froide, les artistes ont également joué un rôle important. Picasso, une fois de plus, a critiqué la violence de la guerre : en 1951, alors que la guerre en Corée fait rage depuis un an, il peint Massacre en Corée, un tableau qui représente des soldats américains en train de fusiller des civils coréens. Dans cette œuvre, Picasso exprime réellement ses opinions politiques et sa vision du conflit, et affirme son alignement à l’idéologie maoïste.

A la fin de la guerre froide, d’autres artistes se sont exprimés. Par exemple, 21 artistes venus du monde entier ont peint une section du mur de Berlin pour constituer l’East Side Gallery. Dans ces œuvres de street art, ils expriment leur sentiment vis-à-vis de la guerre, de ce mur qui a séparé des familles, et de la réunification.

La thématique de la guerre, en fait, est une thématique très abordée par les artistes du 20ème siècle, qui se sont sentis libres de donner leur vision des conflits. Des artistes comme le Brésilien Candido Portinari, ou le français Arcabas, ont ainsi chacun réalisé un ensemble d’œuvres, tous deux titrés Guerre et Paix. Celui de Portinari est composé de 14 immenses panneaux, montrant successivement des temps de paix, la guerre vécue par les femmes, ou encore les enfants victimes d’un conflit qui le dépasse. Celui d’Arcabas, exposé à Sciences Po Grenoble, rassemble deux toiles, l’une montrant la Guerre, l’autre montrant la paix. Une fois encore, il est évident que l’artiste, quand il est libre de s’exprimer, détient au bout de ses pinceaux, de ses crayons, plus qu’un citoyen ordinaire, une arme de résistance et de combat pour éveiller les consciences et lutter contre l’oubli.

Par Louise Gautier-Martinet