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  • Reportage
La foire d'automne et ses forains déchus

Lumières colorées, musique, familles et groupes d’amis, tout y est. Ou presque. Les rideaux sont baissés, les caisses sont fermées. L’arrêté préfectoral (interdiction de déplacement des personnes entre 21h et 6h du matin également valables pour les fêtes foraines et évènements temporaires de type exposition, foire-exposition)  laisse planer un air apocalyptique sur le parc de la Pépinière, en plein cœur de Nancy. « Laissez-nous travailler ! Comme les autres ». Parce que les forains ne peuvent ouvrir leur stand au public, chacun affiche ainsi sa déception et sa colère. Un trio de forains m’a vue immortaliser la triste ambiance de ce soir et se réjouit de savoir que la jeunesse n’est pas insensible à leur sort. Il faut que les gens sachent que les forains sont là, « prêts à travailler ».  

Artisan forain depuis 20 ans, pâtissier-chocolatier de formation, Christophe me livre alors ses émotions. Seulement, son regard parle de lui-même et me suffit pour comprendre la profondeur du désarroi qui les habite tous. « On a envie de travailler et on nous bloque. » Si l’un des forains venait à ouvrir son attraction, il encourrait jusqu’à 15 000 euros d’amende pour mise en danger de la vie d’autrui. Pourtant, chacun d’eux s’est plié aux exigences sanitaires afin de pouvoir « apporter du bonheur aux gens » et faire vivre la magie. Dans ce métier de passion, la joie, c’est finalement ce qui donne la force de continuer. « Un sourire d’enfant, c’est le jackpot. » Ce soir, les cœurs sont amers. Certains seraient prêts à aller démonter les installations de la place Stanislas, d’autres à prendre leurs camions pour bloquer les routes. Mais les forains ne cherchent pas la guerre et n’ont pas pour objectif de porter atteinte à la population. Se sentant « discriminés », leur droit au travail bafoué, ils veulent seulement défendre leur liberté.  Ci-contre: Christophe devant son attraction avec un ami venu aider à installer.

Six des 51 forains se sont rendus à la mairie pour engager des pourparlers avec l’administration ce samedi. Deux compagnies de CRS se trouvaient déjà sur place. « Ils ont peur de nous parce qu’on a du pouvoir. » Ce pouvoir, c’est la solidarité qui les unit. De plus, tous partagent le sentiment que la police défend l'Etat et non le peuple. Les forains ont pour habitude d’organiser leur propre service de sécurité puisque les forces de l’ordre n’interviennent pas tant que le sang ne coule pas. Une remarque, un regard, un rien suffit en effet pour générer une bagarre. Mais si les parents ont peur pour leurs enfants, ils ne reviennent pas. Pourtant, les fêtes foraines sont d’abord synonymes de magie. En ces temps de crises, elles incarnent même le renouveau. N’oublions pas que l’installation en une nuit ne se fait pas toute seule, les petites mains qui montent et démontent les foires se sentent aujourd’hui « crucifiées ».

« D’habitude les gens ne nous parlent pas. » Les forains, « [parce qu’] amis des gens du voyages » sont rarement bien vus au sein des actifs. Toutefois, tous ne sont pas des « voleurs de poules ». Artisan-forain est un métier, un métier qui souffre autant qu’un autre sous la pression économique et financière. « On a des crédits et des taxes à payer. » Nombreux sont ceux qui vivent avec la peur de voir leur maison saisie. Le gel des impositions n’a duré que deux mois, aujourd’hui les forains doivent sortir des liquidités qu’ils n’ont pas empochées. « Nous ne voulons pas les aides. Nous voulons le droit de travailler. »

Solidarité et détermination font la force de tous ces travailleurs passionnés. Chaque soir, ils veillent sur leur stand en espérant entendre bientôt les rires des enfants et de ceux qui le sont restés. Ci contre:  Les sièges sont bâchés pourtant les lumières sont allumées et une musique de fête se fait entendre.