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La syntaxe de la soumission

 

C’est par le mouvement de la parole que les individus entrent en interaction avec les autres – mais aussi avec eux-mêmes. C’est en disant son existence que l’on prend conscience de celle-ci. Les féministes se sont donc emparées de la langue et de ses lacunes dans l’expression de la femme. De la féminisation des noms à l’écriture inclusive, c’est un combat souvent tourné en dérision. celui du « respect » historique et traditionnel de la langue et celui de l’inanité de telles revendications face à d’autres plus “légitimes”. Or, c’est par le langage que l’on signifie son existence. Cet article se penchera donc sur deux formes d’expression récurrentes chez les femmes, entendues sur le campus de Nancy, pour montrer comment elles sont ancrées dans des structures de domination plus larges.

 

« Je suis désolée, j’ai une toute petite question… »

Lors de la formation à la prise de parole organisée par Politiqu’elles Nancy au printemps 2018, l’intervenante se penche sur ces mots accessoires qui sont l’apanage des femmes lorsqu’elles prennent la parole. Ces constructions de phrase symbolisent une autocensure, liée à un sentiment d’illégitimité permanent, qu’on peut diviser en trois moments : tout d’abord l’illégitimité de la présence même de la femme en cet endroit. Puis une illégitimité à s’exprimer, donc à faire connaître cette présence ; autrement dit, si la femme contourne le premier « interdit », elle se doit de rester silencieuse et invisible. On observe ainsi des femmes, pour qui poser une question, faire une suggestion, participer à un débat en somme, est un acte d’une audace si rare qu’il faut nécessairement s’en excuser. Il y a enfin le sentiment d’illégitimité sur le fond, dans le bien-fondé de la parole de la femme.

Ces réflexes sont extrêmement symboliques. En effet, c’est par le langage que l’on signifie son existence. C’est par le langage que elle devient je, c’est par lui que le sujet se crée. Au delà des carences déjà dénoncées par les féministes dans la langue, mais qui concernent davantage la construction de la langue, on voit ici que la manière qu’ont les femmes d’utiliser la langue n’est pas anodine. Ce complexe constant qui nécessite des excuses, des mises en garde de la part des femmes sur leur propre capacité à s’exprimer de manière légitime et pertinente, sont non seulement symptomatiques d’un sentiment d’usurpation, mais mènent également à leur décrédibilisation au regard de leurs interlocuteurs. Cette tendance illustre  donc une capacité genrée et inégale à s’imposer dans l’espace réel ou fictif.

Un second exemple de la manière dont les femmes s’invisibilisent elles-même est visible dans le cadre militant. Ici, il s’agit de voir comment minimiser la logique féministe est à la fois décrédibilisant pour les femmes militantes mais aussi plus largement pour cette lutte.


“Je suis féministe, mais attention, je ne suis pas contre les hommes”

On a déjà débattu - et ri - de la tendance masculine à rappeler que tous les hommes ne sont pas des monstres assoiffés du sang féminin. Le hashtag #NotAllMen, qui est apparu en 2014, s’emparait de cet argument fallacieux pour en montrer la perversité : s’exclure du schéma patriarcal dénoncé par les féministes permet de ne pas avoir à écouter ces femmes, et donc de nier la réalité qu’elles décrivent - puisque les hommes qu’elles évoquent n’existent pas.

Si je reviens sur cette tendance dans cet article, c’est parce que non seulement elle n’a pas disparu, mais surtout parce que je l’ai observée dans une forme de « justification » de la part des féministes, y compris, voire surtout, à Sciences Po. Autrement dit, j’ai rencontré, entendu et lu des féministes qui insistaient sur ce point : « je suis féministe, mais attention, je ne suis pas contre les hommes ». Cette inclusion des hommes dans la rhétorique féministe, et surtout l’insistance sur l’existence de « bons » hommes, est symptomatique d’un besoin, conscient ou inconscient, d’approbation constante de la part des hommes à l’égard de ces féministes.

Il ne s’agit pourtant pas ici de nier l’existence de ces « bons » hommes, mais plutôt de nier la nécessité de la rappeler. Car ce qui était revendiqué par #metoo et ce qui est largement revendiqué par les mouvements féministes, ce n’est pas la médiocrité des hommes en soi, mais plutôt l’impunité avec lesquels de nombreux hommes ayant harcelé, agressé, menacé, terrorisé, violé des femmes s’en sortent. Ce que les féministes critiquent, ce sont les schémas de domination qui font que les hommes possèdent un accès aux sphères de pouvoir largement facilité, et bénéficient d’avantages à la fois dans la sphère privée et publique. Qu’il y ait des hommes qui respectent les femmes est une évidence. Toutefois, cela devrait être tellement évident qu’on se demande ce qui justifierait de les encenser. Opposer le statut des « bons » hommes face aux mauvais, c’est nier l’existence d’une structure de domination plus large, qui fragilise davantage les femmes en les exposant à des risques variés. Mutilations, mariages forcés, viols, agressions, harcèlement au travail, dans les transports, violences conjugales en sont une liste non-exhaustive. Cette structure est meurtrière :  tous les 3 jours en France, une femme meurt sous les coups de son conjoint ou ex-conjoint. S’il peut sembler que ces violences sont des cas extrêmes et donc exceptionnels, on s’aperçoit assez vite qu’il est courant qu’une femme soit ramenée à son statut de femme, de manière plus ou moins régulière. Que ce soit par  l’évocation de son rôle fantasmé ou réel d’épouse, de mère, par les attentes qu’elle perçoit, par la sexualisation dont elle est l’objet, on devient femme - également - dans le regard des autres, qui y accolent des normes variées.

Etre féministe « avec modération », autrement dit souligner constamment l’existence d’hommes respectueux et corrects, semble donc à la fois inutile et contre-productif pour la cause.


Par Ambre Dulieu