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Le 7 Janvier 2020, l'autopsie d’une démocratie à l’agonie

« We will never give up. We will never concede. »

Ce type de message d’espoir, mettant en avant force et détermination, a été utilisé par de nombreux leaders qui, enthousiastes et avides de réunir les foules, ont eu recours à cette terminologie qu’est celle du combat, visant à ne pas abandonner, à ne pas céder, à ne rien concéder à l’ennemi au nom d’une juste cause, essentielle, primordiale. Les visages et voix de Martin Luther King ou encore de Barack Obama sont invoqués quand on pense à la diffusion de tels messages et de telles valeurs.

Ces mots, dans la bouche de Donald Trump, un jour de validation de l’élection qu’il n’a pas remportée, appelant ses supporters à marcher sur le Capitol, sonnent donc terriblement faux. Ils paraissent invraisemblables, trahissant l’idéal de justice qu’ils revêtent.

Si 2020 ressemblait à un film apocalyptique où la population est décimée par un virus lointain et incontrôlable, 2021, en plus de cette ombre infectieuse, semble porteuse d’une autre maladie. Le film projette la fin du monde par le biais de l’insurrection d’un peuple et la tentative de destruction des institutions politiques qui tiennent son pays. Cinémas fermés, c’est avec effroi que l’on découvre les images de ce scénario catastrophe non pas donc dans une salle, mais bien à la une des journaux. Frissons, sentiment d’inquiétude, écarquillement des yeux sont au rendez-vous devant ce que l’on aurait préféré être le dernier blockbuster ; mais c’est de la réalité dont il s’agit

La démocratie est malmenée. Le populisme s’est installé. Cette crise de la démocratie, si présente partout ou presque dans le monde, se manifeste sensiblement différemment. Il semble que nous ayons à faire à DES crises de nos démocraties représentatives, pluriel dû à la multiplicité des systèmes politiques en place et aux spécificités inhérentes à ces derniers. La question qui cependant se pose partout est la suivante : comment redonner confiance ? Comment faire pour que la démocratie soit vue pour ce qu’elle est, un processus du peuple, par le peuple et pour le peuple et non pas un processus qui semble si loin de la réalité des citoyens réservé à une élite qui le manipule, s’en joue, s’en sert dans ses propres intérêts. Comment faire rimer de nouveau ce mot avec les valeurs qui le définissent, valeurs semblant aujourd’hui enfouies, mais qui pourtant sont ce qui le composent ?

Les solutions sont multiples et ne cessent d’être mises en avant, avec la participation active régulière des citoyens par le biais de référendums notamment. Les termes de démocraties participatives et délibératives fusent, les théories comme celle de Pierre Rosanvalon sont connues et reconnues et pourtant il semble que nous nous trouvons dans une impasse. Comme évoqué précédemment les symptômes de la crise divergent d’un pays à l’autre et les cures doivent dont être différentes. Mais il convient de s’interroger sur ce qui au minimum, partout, devrait être mis en place. Deux éléments semblent indispensables.

D’abord, l’éducation politique ne doit plus être une option. Les connaissances politiques doivent être données et acquises durant le cursus scolaire. L’école doit sensibiliser dès le plus jeune âge les enfants à ce qu’est la démocratie et la façon dont elle fonctionne. Des cours de politique, sans qu’ils ne prennent parti, doivent de manière informative permettre aux jeunes de comprendre comment marche le système politique, d’ainsi l’assimiler et de tout simplement en saisir le sens et l’intérêt concret qu’il représente pour eux et pour leurs droits. Il est déjà trop tard quand, à 18 ans en France, le jeune majeur doit se rendre aux urnes sans n’avoir jamais eu connaissance de l’aspect concret qui se cache derrière cet acte. « C’est important de voter » n’est pas un argument suffisant, peut-être – et encore – pour faire déplacer une fois tous les cinq ans des électeurs, mais pas assez pour ancrer durablement et sainement une confiance et un intérêt pour le système démocratique. Sinon, les populistes surfent sur cette vague de désintérêt, de nonchalance et de non-confiance. Des cours de politique doivent être dispensés à un moment donné et même tout le long de la scolarité des élèves et ce quel que soit le cursus entreprit. La démocratie et la culture politique ne sont pas l’affaire d’une minorité, c’est d’ailleurs faire le jeu de ses détracteurs de ne pas tout mettre en œuvre pour le montrer ! La démocratie, est, l’affaire de tous et l’école a son rôle à jouer. Dans son ouvrage L’école peut-elle sauver la démocratie, François Dubet met en évidence cet acteur qui semble faillir à son premier devoir : former des citoyens. La « politique » et les « politiciens » sont devenus des notions négatives. Malmenées et mal usées, elles ont fini par rimer avec mensonge, scandale et « tous pourris ». L’inconscient collectif est fort, et aujourd’hui ces notions sont presqu’uniquement utilisées péjorativement alors qu’elles ne devraient n’être que neutres. Le métier de femme et d’homme politique devrait connaître la confiance comme valeur naturellement établie, et ce comme n’importe quel autre métier le fait. Bien sûr, il y a une différence entre faire confiance à son boulanger pour la qualité de son pain et aux politiques pour la gestion de ses droits, mais justement, la confiance doit être d’autant plus forte que les enjeux sont importants. Comme il y a une confiance tacite et entendue entre un professeur et son élève, entre un avocat et son client, entre un coiffeur et son client, cette confiance implicite et diffuse doit exister entre le politique et les citoyens. Le problème réside bien sûr dans le fait que les citoyens ne se sentent pas citoyens et ne considèrent pas les politiques comme des politiques, et à juste titre, les politiques eux-mêmes se prenant souvent pour plus, pour oui, une élite, si ce n’est pas au-dessus, ailleurs du peuple.

C’est de ce second point dont il s’agit. Il ne suffit pas que les citoyens soient alertes sur les questions politiques. Il faut bien que les représentants représentent le peuple. Cette critique, souvent adressée, est devenue l’un des arguments phares des populistes et ceux arrivés au pouvoir ont pallié ce manque de représentativité. En France, c’est cette mauvaise représentativité qui participe grandement à la crise de la démocratie représentative. De Christian Estrosi ignorant le prix d’un timbre à Elise Fajgeles, députée LREM, ignorant le montant du SCMIC, les élus n’ont pas les deux pieds –ni même un- sur Terre. Logique que des citoyens déjà peu au courant et avides de connaître le monde politique et de participer activement au système démocratique (d’où une éducation politique nécessaire) le soient d’autant moins à la vue de celles et ceux qui les représentent, qui ne ressemblent en rien à des citoyens lambda. Représenter le peuple ne devrait jamais résulter en un sentiment d’être au-dessus, à côté ou en dehors de ce dernier. Aussi naïf que cela puisse paraître, le délégué de classe du collège ou du lycée reste avant tout un élève de la classe qui possède simplement un rôle de représentation et de défense des intérêts de ses semblables. La formation qui mène à de tels postes est sûrement celle à blâmer, créant de par les matières dispensées et la façon dont elles le sont des individus qui se différencient des autres et finissent par se croire différents. Le système politique français actuel, inauguré par un Général, dont le rôle de président ne se place pas à égalité du pouvoir législatif et encore moins à égalité du peuple, a sûrement aussi quelque chose à voir avec la distance entre politique(s) et citoyens. Mettre la société civile au cœur du monde politique a été essayé ; tentative peu fructueuse, elle ne fut peut-être pas portée par le bon messager ni de la bonne manière. Les Gilets jaunes en sont la preuve et regroupent les mécontentements. En France donc, la démocratie est en crise parce que les élus ne représentent pas la grande majorité de la population.

Aux Etats-Unis, le dernier président a représenté cette population délaissée. Cela est sûrement d’autant plus grave et complexe, car cette population délaissée enfin représentée met à mal la démocratie. Cette population laissée pour compte a eu son leader, en l’image de Donald Trump. Inversement paradoxal, c’est là que la démocratie, au sein de la plus grande du monde, est en train d’être détruite à coup de révoltes et violences. Etait-il trop tard ? Ces personnes une fois au pouvoir, au lieu d’utiliser le système démocratique en leur sens, préfèrent le détruire, le désignant comme le problème. Le manque d’éducation politique et l’impression de non-représentation pendant des années ont condensé colère, haine et violence, ne rejetant pas seulement les opposants et les dirigeants mais le système – associés finalement à ces derniers – dans son ensemble. Cette volonté de détruire le système est encore plus forte et perd encore plus de rationalité une fois qu’il n’y a plus main mise sur le pouvoir.

L’immense problème de cette opposition est qu’elle ne demande en réalité rien. Les supporters de Trump n’ont pas de revendications précises, sauf celle d’un refus d’évolution et de changement comme les drapeaux confédérés brandis peuvent notamment le montrer. Leur demande est celle de vivre dans le passé. Le problème semble alors être sans solution : il paraît compliqué de convaincre des personnes que l’évolution que prend le monde est la bonne et est normale quand ils n’ont jamais été accompagnés à la voir telle quelle et à avoir confiance dans le système démocratique et ses représentants qui l’amène.

La série Trump à la Maison-Blanche fut pleine de rebondissements plus inattendus les uns que les autres. Ce qu’on espère être le dernier épisode de cette série de mauvais goût à rallonge est sans doute le plus invraisemblable de tous, car le plus effrayant : il a remplacé notre exaspération et nos rires moqueurs par la crainte et l’effroi.

Amalthée Dupuy-Lacueille