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Le pangolin, en mal d'avenir

Un "Pangolin Man" de l'association zimbabwéenne Tikki Hywood Trust

Il y a un mois, si je mentionnais le mot pangolin dans une conversation, on me rétorquait souvent: « c’est quoi un pangolin ? une figure de style non? ». Depuis un mois, on me répond plutôt : « c’est à cause du pangolin si le coronavirus s’est propagé aux humains !!!  sale bête !!!  ».   Le petit mammifère est devenu ces derniers temps un sujet d’actualité, moins pour la question de sa survie que pour son rôle dans la propagation du coronavirus. Voici un point pour vous éclaircir sur ses perspectives d'avenir.

 

« Le pangolin ressemble à un artichaut à l'envers avec des pattes, prolongé d'une queue à la vue de laquelle on se prend à penser qu'en effet, le ridicule ne tue plus. » Même Pierre Desproges aura eu un bon mot pour ce petit animal souvent délaissé. Une remarque qui pourrait blesser notre ami pacifique et non-oppressif en toute circonstance. En effet, le pangolin, qui n’est pas le cousin du Pokémon Sablaireau (bien que la ressemblance soit notable), demeure non-agressif même en situation de danger. Sa capacité spéciale n’est pas de sortir les griffes ou de fouetter du sable dans les yeux de ses ennemis : il se roule simplement en boule et attend que la menace passe, comme le hérisson. Mais ses écailles sont diablement solides car faites de kératine, la même protéine qui constitue nos ongles. Les lions et les hyènes jettent l’éponge dès qu'il se met en position de défense.

Le pangolin (ou Schuppentier pour nos amis germanophones) vit à l’état sauvage en Afrique et en Asie du Sud-Est. 8 espèces de pangolins sont recensées, également réparties entre les deux zones géographiques. C’est le seul mammifère à écailles, et se nourrit principalement de fourmis et de petits insectes, d’où son deuxième nom de « fourmilier écailleux ». C’est une créature nocturne, solitaire qui s’abrite et vit principalement dans des terriers ou des troncs d’arbres creux.  Cette créature timide fait beaucoup de bien à notre écosystème : il protège les cultures car il est un insecticide naturel, chacun d’entre eux étant capable d’engloutir jusqu’à 70 millions d’insectes chaque année. Des études prouvent que dans des zones sans fourmiliers (ou Anteater), la végétation et la terre sont rapidement ravagées par les fourmis et termites qui pullulent. Le pangolin permet ainsi de réguler cette population d’insecte et remplit parfaitement son rôle de jardinier. Dans sa quête de nourriture, il retourne la terre avec son museau, ce qui permet également l’aération de la terre. Malgré ses airs soumis, le pangolin est un amoureux du grand air et vit très mal en détention : son espérance de vie est de 20 ans, mais la majorité des pangolins captifs meurent après 3 ans, du fait de leur faible défense immunitaire et de leur régime alimentaire très particulier.

Selon les espèces, le pangolin pèse de 1 à 33 kg et mesure de 85cm à 1,85m (de la queue à la trompe).

Giant Pangolin - Japari Library, the Kemono Friends Wiki

SMUTSIA GIGANTEA

PHATAGINUS TETRADACTYLA

 

Depuis peu, le pangolin s’est retrouvé sous le feu des projecteurs : une occasion de jeter un œil sur les conditions de vie de cette créature qui n’a pas la vie facile et qui pourrait même disparaître.

En effet, l’avènement du coronavirus a projeté la boule d’écailles dans les journaux et sur les plateaux télé :il aurait un rôle à jouer dans l’épidémie qui se propage de plus en plus rapidement sur le globe. La communauté scientifique est certaine que la chauve-souris soit l’hôte originel du virus. Cependant, celle-ci n’a pas pu le transmettre directement au génome humain. Les scientifiques en déduisent qu’un « hôte intermédiaire » a dû intervenir pour transmettre le virus à l’homme. Etant donné l’importante proximité du génome du COVID-19 et celui du virus prélevé dans une population de pangolin (99%), l'Université d'agriculture du sud de la Chine a estimé en début février que notre mammifère pourrait être l’hôte originel du coronavirus. D’autres voies scientifiques s’élèvent contre ce constat : il faudrait davantage de preuves génétiques pour en venir à une telle conclusion.

En réaction à la montée de fièvre liée à la propagation du virus, Pékin a annoncé en janvier dernier l’interdiction provisoire de l’élevage et le commerce d’« animaux sauvages », une catégorie floue mais qui regroupe une faune atypique que nous ne trouverions pas au Marché Central de Nancy : à titre de comparaison, le marché de Wuhan, centre de l’épidémie, propose des étalages de rats, de chauves-souris, de louveteaux, de salamandres géantes… ou encore de pangolins. Autant d’animaux qu présentent un grand risque pour le consommateur, surtout s’ils sont mal cuisinés. Peter Daszak, président d’EcoHealth Alliance, souligne même que « les pandémies vont se produire plus fréquemment » car « nous sommes de plus en plus en contact avec des animaux qui sont porteurs de ces virus » Les hôtes intermédiaires étaient effectivement des animaux lors d’épidémies marquantes : la civette (un petit mammifère) était à l’origine de la propagation du SRAS, même relation entre le singe et le SIDA, la chauve-souris et Ebola … Certains acteurs demeurent plus optimistes car consommer des animaux sauvages en Chine relève d’une tradition culturelle ancienne, et en déclin du fait de la critique portée par les nouvelles générations, plus enclines au respect des animaux.

Malheureusement, cette interdiction provisoire et ce changement de mentalité ne protègent pas le pangolin pour autant. Bien que cette histoire fasse peu d’écho en Occident, la petite bête est au centre d’un trafic juteux ailleurs. Selon l’ONG Wild Aid, environ 100 000 pangolins par an sont victimes chaque année d’un trafic illégal principalement en Afrique et en Asie. A ce jour, le petit mammifère est l’animal le plus braconné au monde, devant les rhinocéros ou les éléphants. Le pangolin est convoité tout d’abord pour ses écailles, elles-mêmes supposées avoir nombre de vertus curatives notamment dans la médecine asiatique traditionnelle : elles sont utilisées contre l’arthrite, les convulsions, l’épilepsie, les douleurs menstruelles, la circulation sanguine ou encore les blessures cutanées (bien qu’aucune recherche scientifique ne corrobore ces propriétés guérissantes). Ses écailles servent également à la conception de bijoux et de décorations rituelles. 1 tonne d’écailles pour 1900 pangolins tués, c’est l’équation dramatique qui réduit la population de pangolins chaque jour. La chair du pangolin est également appréciée et enveloppée de mythe, car selon des croyances asiatiques, la consommation d’un fœtus de pangolin en soupe permettrait de guérir les problèmes de virilité. Au Vietnam, il n’est pas si rare de trouver du pangolin cuisiné dans le menu. Les riches chinois se pressent particulièrement autour de sa consommation qui est signe de distinction sociale : c’est pourquoi le prix d’un pangolin sur le marché noir peut avoisiner les 1 000 dollars. Sa technique de défense le rend extrêmement vulnérable auprès des hommes : comme il se roule en boule et n’essaie pas de fuir, les chasseurs n’ont plus qu’à le soulever et le jeter dans un sac.

En réaction à cet abattage de masse, la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES) a décidé en 2016 d'inscrire les huit espèces de pangolin à « l'Annexe I ». Ainsi, tout commerce international de pangolin en Afrique et en Asie où vivent les huit différentes espèces de ce mammifère est interdit depuis bientôt 4 ans. Même si cette décision a permis d’attirer l’attention sur l’importance du mammifère et la menace qui plane au-dessus de sa survie, le commerce continue tant bien que mal. C’est le cas de groupes pharmaceutiques chinois qui fabriquent encore des remèdes avec ces écailles, la restriction se transformant alors en quotas à respecter (de seulement quelques tonnes d’écailles…). Mais les autorités asiatiques continuent de mener une lutte sans merci contre les trafiquants. « Il ne passe pas un jour sans que l’on voie une saisie d’animaux sauvages en Asie du Sud-Est et souvent les volumes sont impressionnants », a déclaré Kanitha Krishnasamy, la directrice de Traffic dans cette région du monde. C’est pourquoi l’interdiction chinoise de braconner des animaux sauvages, qui devrait être plus efficace car la décision est cette fois nationale et non internationale, est certes une marche vers l’extinction du marchandage de pangolins, mais énormément de travail reste à fournir.

 

C’est l’occasion de se pencher sur l’origine de ce commerce : c’est-à-dire où les pangolins sont-ils braconnés. Le braconnage existe en Asie, mais il a également explosé en Afrique depuis une dizaine d’années. De l’Afrique du Sud au Ghana, en passant par le Mozambique et la République Centrafricaine, les chasseurs braconnent en toute impunité pour satisfaire un marché toujours grandissant. Selon un article du National Geographic, depuis 1990, sur les marchés africains, le prix du pangolin géant (Smutsia gigantea) a été multiplié par 5,8. Ce crime ne profite que peu aux chasseurs locaux, esclaves d’un business tentaculaire qui ne les rémunère en général qu’à hauteur de 0,7% du prix sur les marchés asiatiques : une activité qui reste attrayante et compréhensible quand il s’agit de nourrir sa famille et sortir de la misère. Les instigateurs sont à chercher du côté de l’Asie et des passeurs, qui régulent, parfois main dans la main avec les institutions (pharmaceutiques en Chine par exemple), le trafic de pangolins.

Mais les initiatives fleurissent en Afrique australe et subsaharienne pour protéger le petit animal. Des associations écologiques et humanitaires forment un cordon sanitaire pour limiter le trafic en éduquant la population locale sur le sujet du pangolin et en essayant de remonter jusqu’aux gros bonnets de ce marché illégal, en coopération avec les autorités africaines. D’autres associations se préoccupent de la survie du pangolin et de son bien-être. C’est l’exemple de Tikki Hywood Trust au Zimbabwe, dont les membres nommés « Pangolin Men”, essaient de réhabiliter les pangolins sauvés des braconniers. Ces gardiens s'assurent que les mammifères sont capables de chasser et de se nourrir par eux-mêmes avant d'être relâchés dans la nature. D’autres enjeux interviennent dans la survie des pangolins : les barrières électriques sont aussi un danger pour le mammifère et conduisent à la mort d’environ 1000 pangolins africains par an. En bref, l’actualité qui couvre cette petite créature préhistorique pourrait bien servir sa cause.

Adrian Steirn, photographe professionnel de la vie sauvage et cinéaste, a produit une campagne de sensibilisation en prenant en photos les Pangolin Men. « Je suis persuadé que si les gens apprennent ce qu’est un pangolin en regardant les images, alors nous sommes dans la bonne direction »

« Si vous regardez un pangolin dans les yeux, vous verrez la sagesse d’un vieil homme » déclarait un guide animalier du Zimbabwe dans un reportage. Pour que cette lueur de sagesse ne disparaisse pas de la surface du globe d’ici quelques années, le maître mot est sensibilisation. De celle-ci naîtront de meilleures restrictions et limitations du trafic.

 

Par Clément Kasser