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L'Islam, une Histoire française
  • LPLT / Wikimedia Commons

 

La jeunesse musulmane en France est souvent dépeinte comme un danger, une interrogation, associée aux banlieues et au terrorisme. Même si ces problématiques se recoupent et se conjuguent, elles ne sont pas les mêmes. Cependant, les haut-fonctionnaires se consacrant à l’étude de la laïcité, les théologiens et les rares personnalités qui décident de s’y intéresser en profondeur considèrent cette jeunesse comme un espoir.
Souvent issue de l’immigration, elle a hérité d’une pratique de l’islam découlant de leur pays d’origine (on pense particulièrement au soufisme, c’est à dire une conception mystique de l’islam construite autour de l’amour de Dieu, qui est la tendance religieuse majoritaire au Maghreb) mais doit surtout composer avec la société française, dans laquelle elle est née. Cela contribue à l’invention d’un véritable Islam de France (et d’Europe) qui se distingue d’un islam immigré, avec ses propres normes et pratiques. Elle illustre la complexité de la société actuelle, tout en constituant une passerelle très matérielle entre les générations immigrées et la République.

La nécessité de la reconnaissance d’une Histoire musulmane française

Cette jeunesse immigrée souffre d’un déficit d’une histoire personnelle. Elle a du mal à renouer avec son récit familial, et à le relier avec la grande Histoire et en particulier l’Histoire française, ce qui fait naître un malaise et la pousse parfois vers “l’alternative” que peut apparaître l’islamisme. Ce phénomène, lié à l’exil, au post-colonialisme et aux discriminations, fait des ravages. Il y a de ce fait une nécessité d’un travail de mémoire pour rendre évident l’apport de cette jeunesse à la République.
La construction d’une passerelle historique avec la jeunesse musulmane est pressante et fondamentale. Il existe effectivement un récit national commun entre l’islam et la France, aussi étonnant que cela puisse paraitre. “L’Histoire musulmane” de la France commence avec la colonisation de l’Algérie, territoire qui deviendra intégralement français, avec donc des millions de Français musulmans. A l’époque de la colonisation, les populations étaient oppressées, torturées et représentées comme des barbares. De retour d’un voyage d’enquête en Algérie, Tocqueville écrit d’ailleurs que “nous faisons la guerre de façon beaucoup plus barbare que les Arabes eux-mêmes […] c'est quant à présent de leur côté que se situe la civilisation." La Première Guerre mondiale constitue toutefois un tournant dans la perception de l’altérité du “colonisé” et du musulman, qui se transforme soudainement en défenseur de la Nation. Le musulman et le Noir deviennent des figures plus ou moins sympathiques ( toujours avec un regard paternaliste et raciste) qui ont toute leur place dans le récit national. La Grande Guerre constitue ainsi, avec les 1 million de non-Blancs (en comptant les Afro-américains envoyés par les Etats-Unis) la plus grande immigration en peu de temps du début du 20ème siècle. L’Autre des colonies se défait alors partiellement des stéréotypes qui lui sont attachés et, se trouvant égal face à la mort dans les tranchées par rapport aux Français blancs, récupère son humanité. Il devient celui qui peut sauver la France. D’ailleurs, les troupes coloniales sont parmi les plus médaillées de la Première Guerre Mondiale. La France avait de surcroît un intérêt important à utiliser la force coloniale, aussi bien pour un “effort de guerre général”, c’est-à-dire dans les territoires de la métropole pour remplacer les hommes partis à la guerre, qu’au front. Désireuse de se montrer respectueuse de l’islam pour “convaincre” les colonisés musulmans de se battre contre un pays musulman ( la Turquie alliée de l’Allemagne), la France créa l'hôpital franco-musulman Avicenne, la Mosquée de Paris, mais finança aussi plus de 600 000 pèlerinages à la Mecque faisant fi de la loi de 1905. Cela constitue de nouveaux repères historiques pour une histoire commune entre les musulmans et la France.
Il est important que la jeunesse musulmane française, souvent (mais pas tout le temps) issue de l’immigration qui s’identifie parfois plus à l’histoire de son pays d'origine ou du pays d'origine de ses parents que celle de la France, se saisisse du récit national français car c’est aussi le sien. De nombreux théologiens et théoriciens de l’islam y ont d’ailleurs accordé une part importante dans leurs travaux comme Mohammed Arkoun avec “Histoire de l’islam et des musulmans en France” qui est une référence incontournable sur le sujet.

La création de nouveaux standards et de nouvelles pratiques - Pour une intelligentsia musulmane en Europe

Composant de facto avec un héritage culturel et religieux et la société française qui se sécularise de plus en plus et accepte la liberté sexuelle, les jeunes musulmans issus de l’immigration n’ont pas d’autre choix que de vivre un islam français. De nouvelles normes et pratiques apparaissent : l’acceptation de la liberté d’expression, de la liberté sexuelle, de l’égalité homme femme, du respect inconditionnel de toutes les croyances s’imposent fermement et durablement dans un Islam de France et d’Europe. Malgré des dérives, avec cette jeunesse française qui révolutionne les standards de l’islam et se distingue des autres communautés musulmanes en adoptant et pratiquant des valeurs modernes, on peut véritablement affirmer qu’il existe un islam d’Occident et non pas un islam “immigré” ou qui aurait fait une intrusion dans l’Histoire de France et d’Europe. La jeunesse musulmane en France est profondément française et bouleverse les codes jadis établis dans les “terres d’islam”, complètement dépassées depuis le Moyen-Age par les idéaux démocratiques et égalitaires de la modernité occidentale. Mais ces nouvelles pratiques ne suffisent pas. La communauté musulmane en Europe a besoin d’une véritable classe intellectuelle qui se consacre aux questions musulmanes locales. Trop de personnes qui ne sont pas qualifiées, qui n’ont jamais étudié l’islam, donnent leur avis dans les médias. Il est rare de trouver des intellectuels ou des hauts fonctionnaires qui y consacrent tout leur travail et carrière alors que la communauté musulmane est la première minorité religieuse de France et qu’on y trouve parfois les problèmes qu’on sait.

La réforme de la gestion du culte musulman : un passage obligé ?

Comme on le sait, une partie des musulmans est en rupture avec la République, promouvant la polygamie, troublant l’ordre public et fustigeant la laïcité. Selon les études, la proportion des individus concernés varie, mais il est indéniable que c’est un phénomène relativement important et préoccupant. D’où la volonté des gouvernements, dès les années 1990 d’offrir un cadre clair au culte musulman. Alors que certains estiment que la communauté musulmane est infantilisée par les dirigeants en ne lui permettant pas de prendre en charge toute seule son culte, une gestion claire et unique, même contrôlée par l’Etat, est d’une utilité considérable. Cela permettrait tout d’abord d’assurer le droit du culte musulman sur le territoire français, mais aussi de contrôler les abus et extrémismes, mettre fin à la tutelle et financements d’Etats étrangers, faire émerger de nouveaux cadres dont la priorité est de répondre aux besoins de la communauté, assurer des ressources financières transparentes et une formation culturelle des aumôniers. Finalement, une autre organisation de l’Islam de France donnerait un interlocuteur à la classe politique et la classe médiatique auquel s’adresser pour édifier des réformes et instaurer une représentation efficace dans les médias. Cette représentation, qu’elle puisse être cultuelle ou médiatique, va de soi, mais elle ne peut pas être politique. Les Français de confession musulmane ne peuvent être représentés que par des élus de la Nation qui siègent dans une assemblée républicaine, exactement comme leurs concitoyens.
La mauvaise compréhension de la laïcité non pas en tant que valeur servant à la stigmatisation des communautés religieuses, mais d’abord en tant que principe juridique, induit une responsabilité évidente de l'État mais surtout des collectivités locales, plus qualifiées à intervenir dans des territoires qui ont leurs propres spécificités. Le régime d’exception d’Alsace Moselle, toujours sous le Concordat de Napoléon qui reconnaît les cultes catholique, protestant réformé, protestant d’Augsbourg et israélite doit être remplacé soit par la laïcité, soit par une réforme qui aurait pour objectif la reconnaissance par l’Etat du culte musulman comme cela est fait pour les autres. Les cultes sont pris en charge par l’Etat, ce dernier dispose d’un droit d’agrément, ce qui aurait pour conséquence la possibilité de mettre un “veto” sur des imams trop radicaux ou venus de l’étranger. L’Etat a de même maintenu deux facultés de théologie (protestante et catholique). Dès lors, la reconnaissance du culte musulman par les autorités locales permettrait d’avoir un cadre de réflexion institutionnalisé au sein d’une université publique concernant l’islam, chose dont on comprend l’importance aujourd’hui.

L’islam, la République et les individualités : double standards et croyances personnelles, à la rencontre de la jeunesse musulmane

Cette jeunesse en souffrance de l’histoire/Histoire qu’on n’a pas su lui raconter, qui ne se sent pas représentée, opte trop souvent pour un islam de rébellion. Dans l’étude menée par l’Institut Montaigne, il apparaît très clairement qu’un islam en opposition avec les valeurs de la République est pratiqué par près de 50% des jeunes Français de confession musulmane, contre 28% de la population musulmane. A noter que ce phénomène n’est pas caractéristique de l’islam, mais de la jeunesse en général : on observe ainsi que les jeunes s’attachent de plus en plus à leur identité religieuse lorsqu’ils en ont une, ou à d’autres caractèristiques identitaires.
Par ailleurs, contrairement à l’image que beaucoup ont, la religion musulmane en France ne gagne pas en influence, elle en perd, y compris chez les jeunes. L'Observatoire de la Laïcité et l’Institut Montaigne ont tous les deux conclu que la population française devenait de plus en plus sécularisée, abandonnant à la fois les pratiques religieuses et les religions dans leur ensemble. Tout comme le christianisme ou le judaïsme, plus de personnes décident de s’éloigner de l’islam plutôt que de le rejoindre.
Pour ne pas alléger cette singularité, l’islam ne bénéficie pas, tout du moins, d’une image flatteuse dans les médias. Représentée comme porteuse de violence avec toujours les mêmes éléments rhétoriques et visuels, elle est souvent associée à des puissances étrangères comme l’Iran ou l’Arabie Saoudite, des conflits ou courants extrémistes ou encore un rapport difficile à la laïcité. Il n’y a jamais rien sur le quotidien ni sur le profil des musulmans français.

C’est un sentiment partagé par Céline, 19 ans et étudiante en droit européen à l’université de Strasbourg, qui déclare non seulement ne pas se sentir représentée par les médias, mais aussi par les instances représentatives du culte musulman. Hors sol, dirigées par des personnes âgées qui ont passé l’essentiel de leur vie à l’étranger, elles ne représentent en rien la volonté des Français de confession musulmane sur leur culte. Croyante et pratiquante, franco-allemande originaire de Karlsruhe et palestinienne, Céline a hérité de l’islam de son père, qu’elle n’a connu que dans son enfance. Elle prie, fait le Ramadan, mais boit aussi de l’alcool. “En tant que Française, je trouve ça important d’honorer notre patrimoine, donc je décide de boire du vin.” explique-t-elle.
Il y a quelques mois, à la suite d’une agression sexuelle qui l’a marquée, elle décide de se voiler : “Aujourd’hui en 2020, une femme est considérée comme un objet par beaucoup de gens, peu importe la tenue qu’on porte. J’avais besoin de mettre le voile pour mettre une distance envers moi et les personnes qui ne respectent pas les femmes. Je voulais être catégorisée, mise à part, pour avoir moins peur de me faire agresser dans la rue.
Évidemment, il y en aura toujours des agresseurs, mais en tant que musulmane, je suis moins abordable. Il y a une sorte de peur, beaucoup d’interrogations comme : “Est ce qu’elle parle français ?” qui empêchent maintenant les gens de venir à moi. Je préfère échapper aux agressions que je peux subir en tant que femme, quitte à courir le risque de me faire agresser parce que je suis musulmane. Le voile me permet surtout de me protéger de la société. Mais en tant que femme, on a toujours cette peur de se faire agresser ou violer, où qu’on se trouve.”
Un témoignage préoccupant, mais pas unique : en France, 35% des femmes voilées le sont pour “raisons sécuritaires”, ce qui en dit plus sur la misogynie de notre société, où on retrouve toujours cette idée que plus une femme est dénudée, plus elle est disponible sexuellement, que sur les femmes musulmanes qui décident de porter le voile.
C’est une autre réalité de l’islam que vit Lilia. Issue d’une famille algérienne pratiquante dans un quartier sensible de Mulhouse, elle est obligée de composer avec les standards religieux familiaux et ses propres envies, notamment par rapport à la sexualité. Elle raconte : “Ma soeur est très ouverte. Quand ma mère a appris ce qu’elle faisait avec les garçons, ça s’est très très mal passé. Ici, c’est autant une affaire de religion que de réputation. Ma mère considère que le fait que ma soeur n’est plus vierge est une “tache” qui salit la famille. Plusieurs personnes sont allées voir mon père pour lui dire de faire attention à sa fille. La voir dehors, habillée court avec des garçons, ça fait le tour du quartier. Ma mère a vécu ça comme une trahison, elle en a pleuré pendant des mois. Alors tu imagines si elle savait que je suis bisexuelle ? Ça serait vraiment la catastrophe. D’ailleurs, je ne pourrais pas imaginer faire ma vie avec une femme, ça la rendrait trop malheureuse.” Ce double standard au quotidien est vécu par une partie de la jeunesse musulmane, prise entre liberté sexuelle et attentes familiales. Une réalité partagée particulièrement par les femmes, mais aussi par une partie de la communauté LGBT+ héritières d’une culture religieuse islamique.

La jeunesse musulmane, diverse, parfois déchirée mais profondément française, est en nécéssité d’une reconceptualisation de l’Histoire qu’elle partage avec la France ainsi que du système de culte aujourd’hui rattaché à l’islam. Le fantasme d’une “communauté musulmane” radicale dans sa totalité et complètement en rupture avec la République, n’en déplaise à l’extrême droite, n’existe pas. La reconnaissance d’un Islam de France et d’Europe se fait attendre.

Kenza Terkemani pour Coexister