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  • Reportage
On ne naît pas princesse, on le devient
Le matin du 25 décembre. Les cadeaux au pied du sapin, où chacune et chacun s’affaire à dénicher celui portant son nom. Quelle serait votre réaction si votre petit cousin ou votre frère venait à découvrir une poupée, son cadeau une fois déballé ? De la surprise, sans nul doute, et le sentiment qu’une erreur s’est glissée dans l’attribution des cadeaux. Il est indéniable que les fêtes de fin d’année sont encore une fois l’occasion de constater que des stéréotypes de genre s’appliquent avec férocité sans que cela ne choque plus que cela. Politiqu’elles s’est ainsi penchée sur la question des stéréotypes de genre des jouets de Noël dans la ville de Nancy, retrouvant des schémas bien connus mais tentant de les nuancer en mettant en lumière des initiatives à contre-courant.

 

Nancy en rose et bleu

Départ avec un sac cabas pour le “Saint Sébastien”, grand centre commercial de Nancy. Il n'aura pas fallu longtemps avant d'être confronté.e.s à la bien connue distinction de couleurs : rose pour les filles et bleu pour les garçons. Si à Pluriprix* cette distinction n'est pas très forte, il en est autrement dans d’autres magasins de vêtements. Pour les filles, un T-Shirt floqué de ces quelques mots : “charmante petite coquette”. Pour les garçons en revanche, le T-Shirt sera bleu, avec pour imprimé “Christmas hero" (Héros de Noël). Nous avons cherché un haut rose brodé “Mon héroïne” : introuvable. Un vêtement bleu mettant en avant le charme des garçons ? Absent également. Légèrement agacé.e.s, nous quittons le centre commercial. Un détail attire notre attention lorsque nous passons devant la boutique Séflora* : les rayons de parfums féminins sont signalés par des carrés roses, ceux de parfums masculins par des carrés bleus. Une fois de plus : le même constat.

Nous descendons alors vers la place Stanislas, dans une petite boutique, toujours pour acheter quelques jouets. Ici aussi, la séparation entre les sexes est assez nette. Pour nous aider, auquel cas la distinction arbitraire ne serait pas suffisamment claire, les vendeur.se.s ont même mis en place de petits écriteaux. Les filles s’amuseront avec poussettes, poupées et licornes, certaines auront droit à des robots, de couleur rose. Du côté des garçons, jeux de société au rendez-vous, emballés dans des boîtes bleues.

Bleu pour les garçons, rose pour les filles : un stéréotype pensons-nous, mais encore bien présent. Ce « gender stereotyping » n’est aujourd’hui pas le même que celui des années 1920 ou 1960. A ces époques, la publicité était vectrice d’un sexisme dit explicite ; il était alors question de présenter des filles dont l’intérêt était suscité par les tâches domestiques, alors que celui des garçons se portait sur le monde du travail. Dans les années 1970, cette tendance se réduit puisqu’un nombre croissant de femmes intègre le monde du travail. Cette accalmie n’est que temporaire puisque ce sexisme explicite reprend dans les années 1980 et 1990. Il est moins présent aujourd’hui. En effet, une publicité avec une petite fille jouant à faire la cuisine aux côtés d’un petit garçon bricoleur serait plus facilement sujette à controverse qu’à l’époque. Cependant, une augmentation de biais genrés implicitement exprimés est observable. Concrètement, le sexisme sera moins directement visible avec une fille portant un tablier de cuisine mais la distinction de genre passera par des oppositions binaires comme la couleur (rose ou bleu) ou bien encore des personnages fantastiques (princesse ou héros d’action).

Des cadeaux non genrés, parfois

En opposition à des magasins qui, comme ceux énoncés précédemment, ont préféré les avantages commerciaux d’une séparation claire dans leurs étalages, certains ont fait le choix du non genré. Le principe : proposer des jeux, des vêtements, des cadeaux sans séparer les garçons des filles. Sans séparer les voitures des poupées. Sans séparer le bleu du rose. Premier exemple : Petits Êtres*, un magasin de vêtements pour bébés et enfants, situé rue Saint Dizier. Ici, point de pyjama rose “petite coquette” au rayon fille, ni de sweat bleu “Mon héros” chez les garçons. Les vêtements sont blancs ou de couleur “neutre”, les jouets sont en bois. Deuxième exemple : la marque de jeux scientifiques Clamintonio*. Sur les emballages, il n'est fait aucune mention de sexe. La boîte nous montre une fille et un garçon faisant ensemble de la chimie. Sur le carton du jeu Archéo-ludik*, on ne voit ni garçon ni fille, comme si la science n'était réservée ni à l’un, ni à l’autre.

Ces exemples sont encore peu nombreux, mais ils tendent à se multiplier. Ils montrent en tout cas une chose : on peut dépasser la distinction fille/garçon pour vendre des jouets, des vêtements ou d'autres présents. Selon l’étude Trezego en 2013 relative aux catalogues de jouets, seul celui de Nature et Découverte proposait une présentation non genrée de jouets en classant les jouets par tranche d’âge et sans photos d’enfants.

L’initiative britannique Let toys be toys, consciente de la présence d’un biais genré dans l’univers des catalogues de jouets (distribués en plusieurs milliers d’exemplaires et sources d’informations directes pour les listes au Père Noël) et de leur impact sur les enfants, demande aux industries du jouet et de la publicité d’arrêter de limiter l’intérêt des enfants, puisque promouvant certains jouets comme uniquement destinés aux garçons ou aux filles. L’initiative fait part de quelques chiffres frappants qui expliquent l’engagement des parents qui en sont à son origine et font état d’une légère amélioration : en 2016, seulement 11% des enfants vus dans des catalogues avec des jouets assimilables à des voitures ou autre sorte de véhicules étaient des filles. Cette année, on constate une augmentation de 8%. Par ailleurs, il n’y aurait eu qu’un seul catalogue présentant un garçon avec une poupée l’an dernier, pour trois cette année.

D’autres initiatives similaires ont vu le jour, comme Pink Stinks. Elle ne font cependant pas l’unanimité puisque certain.e.s considèrent que des jouets non-genrés, neutres, pourraient être un frein pour, par exemple, les petites filles souhaitant jouer à la poupée et les garçons aux voitures, voire les forcer à faire d’eux des êtres androgynes. Ainsi, la question des stéréotypes de genre reste complexe, alors même qu’elle concerne de simples jouets - jouets qui sont au cœur des préparatifs de Noël, « incontournables » de ce mois de décembre.

* Le nom de l’enseigne a été modifié, pour éviter toute accusation de diffamation.

 

Par Politiqu’elles