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Nico au Caméo - #3 - Nos défaites

 

Nos défaites est né d’une invitation faite par le cinéma municipal d’Ivry-sur-Seine au réalisateur Jean-Gabriel Périot de faire un film avec la classe de 1ère option cinéma du lycée Romain Rolland. Les lycéens ont été présents à chaque étape du film, derrière et devant la caméra. Pour le réalisateur, montrer le cinéma engagé post-68 aux élèves leur a permis de découvrir des causes éloignées de leurs préoccupations habituelles. Avec lui, ils ont sélectionné les extraits de films qu’ils avaient envie de rejouer (notamment La Salamandre d’Alain Tanner, La Chinoise de Jean-Luc Godard et A bientôt, j’espère de Chris Market et Mario Marret).

On observe ces scènes recréées, dont certains s’emparent avec crédibilité, précision, et parfois émotion, alors même que les mots, souvent, les dépassent. « Les voir arriver à faire passer quelque chose par le jeu, sans avoir bien compris le fond de ce qu’ils rejouent et mettent en scène, me permet de donner à voir ce qui a disparu en matière d’éducation politique et de transmission d’outils permettant d’appréhender le monde social » affirme le cinéaste. Et, davantage apprentis philosophes que comédiens en herbe, les élèves sont ensuite confrontés (sans préparation) au texte pour en expliquer le sens. Lors de séquences perturbantes au visuel dépouillé, on guette les lycéens désœuvrés face à de vastes questions, comme « La politique, c’est quoi ? » ou « Pourquoi faire la grève ? ».

De cette aventure est née une œuvre troublante qui met en relief l’apolitisme de la jeunesse d’aujourd’hui et sa désarmante ignorance. A la question « Qu’est-ce qu’un syndicat ? », aucun lycéen ne sait répondre, tous s’embrouillent. Les syndicats sont similaires aux politiques, ils dirigent, affirment-ils. La caméra discrète de Périot ne fait que plus puissamment rejaillir le fossé (non idéologique, mais du langage, de la forme de la révolte) avec les jeunes de 68. Les silences sont longs. On cherche les mots, la bonne façon de répondre, celle que les lycéens estiment qu’on attend d’eux. L’hésitation, et le « J’suis pas sûr » revient, douloureux boomerang évasif.

Nos défaites n’est-il qu’un simple constat pessimiste de la passivité de la jeunesse ? A vrai dire non. La dernière partie du film est en effet teintée d’espoir. Les questions philosophiques et politiques que le film soulève font évoluer les jeunes jusqu’à une fin révoltante, où ils recréent la vidéo, diffusée en décembre 2018, du lycée Saint-Exupéry de Mantes-la-Jolie dans laquelle on observe des dizaines de jeunes agenouillés et humiliés par les policiers. En définitive, montrer le cinéma engagé à ces adolescents les a émus (même s’il est parfois difficile de le percevoir à l’écran), surpris qu’on puisse faire des films si réalistes et si proches d’eux. Mais la force paradoxale du film est qu’il nous pose ces questions faussement simples à nous-mêmes, qui faisons ainsi face à notre propre impuissance et à la difficulté de saisir le véritable sens de notre engagement. Par ailleurs, on pourrait trouver cette juxtaposition de séquences froides trop modeste et dénuée de scénario, mais aussi décider d’y voir une rare et chaleureuse capacité d’écoute des jeunes, à qui l’on vole trop souvent la parole.

Ultime message du film ? « Nous ne serons jamais faits du bois des victoires, mais de celui du combat ».

https://www.youtube.com/watch?v=zoVpw5um518

 

Par Alexis Louet