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Odezenne va si bien à l’automne

Avec leur dernier album Au Baccara sorti cet octobre, le groupe continue d’étendre son univers et d’explorer les tréfonds de la chanson contemporaine.

 

« Pourquoi lire une poésie quand odezenne peut la chanter. Pourquoi cacher nos fantasmes dans la tête quand odezenne peut les faire sonner entre ses lèvres. » Ce commentaire issu de YouTube résume plutôt bien la musique du trio bordelais. Et pourtant, c’est assez difficile de la définir : eux-mêmes le résume simplement « on fait du Odezenne ». Une réponse préconçue, mais pas vide de sens.

Depuis leur premier album Sans Chantilly en 2008, jonglant entre un rap aérien et un goût pour la chanson, le tout sur des instrus fines composées de sonorités jazz, leur univers musical n’a cessé de s’élargir :

Le beatmaker touche à tout qu’est Mattia s’est orienté vers des sonorités plus éclectiques. S’armant de graphistes et de réalisateurs à partir de 2010, la créativité d’Odezenne n’a été que renforcée. Celle-ci transparaît aussi dans le choix de clips, avec le triptyque de clips documentaires (Novembre-Matin-Chimpanzé) où le réalisateur Jérôme Clément-Wilz est parvenu avec poésie et aussi dureté à conter des histoires, à représenter une réalité.

Quant aux textes, rédigés par Alix et Jaco, ils s’orientent vers des thèmes comme le rapport homme-femme, la mort, la vieillesse, la déception. Mais le leitmotiv semble aussi être de ne s’imposer aucune contrainte : la forme des morceaux est parfois complètement délirante, comme Bûche ou Partage, où un motif se répète, plutôt se décline à l’infini.

Quand elles ne sont pas ouvertement exprimées, les allusions sexuelles sous-tendent beaucoup de morceaux. Le groupe dit que cela traduit la place qu’a l’amour, les femmes dans leur vie. Souvent, un champ lexical prend le pas (celui de l’enfance dans Bouche à Lèvres) et à travers des métaphores filées, les textes se veulent ouvertement sensuels et en disent plus qu’à travers une description brute.

Leurs albums, désormais 4 au compteur, constituent un puzzle de pièces s’opposant radicalement : Odezenne poursuit son aventure créative sans regard vers le passé ni complexes.



 

Le trio est donc de retour avec la sortie d’Au Baccara cet octobre, qu’il considère comme étant leur « meilleur opus »

Conçu dans leur studio à Bordeaux, cet album a été marqué par des soirées d’enregistrements entre amis et famille, avec toujours des contraintes d’écritures. Des soirées pour créer, la progression dans les textes à tâtons : c’est quelque chose dont Jaco est fier. « C'est quand même beau, d'être nu du cerveau comme ça. Mais c'est dur. » C’est dans ce contexte qu’Au Baccara prend tout son sens. Le baccara, c’est un jeu de carte mettant en jeu des grosses sommes, et au cours duquel les destins changent rapidement.

Le mantra adopté est « une sorte de mektoub » selon Mattia. Le principe est de se lancer dans la vie et voir où elle nous mène. Voir les cartes se rebattre, le destin remanier chaque chemin : perdre n’est que temporaire, si ce n‘est tout simplement une vue de l’esprit.

Et si on peut se trouver en plein baccara (dans une misère noire) comme le suggère la production instrumentale acide de Bébé, traverser des périodes de doute avec Lost, ou tout simplement ressentir une nostalgie écrasante (James Blunt), le ton adopté est résolument optimiste.


 

On constate qu’il n’y a pas d’abandon de cette forme rap mais on a l’impression désormais d’être loin de l’écriture fougueuse qui caractérisait les premiers albums « Sans.chantilly » et « OVNI ». La technicité de « Saxophone » (OVNI) écrite en anadiplose (consiste à construire chaque mot avec la dernière syllabe du précèdent : saxophone, phonographe, etc.) s’est évanouie pour laisser place au laconisme d’en L, et de la plupart des morceaux d’Au Baccara.  Comme une sagesse engrangée déjà pressentie par leur album Dolziger Str 2 (2015), au bout de ces 10 ans d’écriture du trio et de leur amitié de longue date.

L’imagination musicale de Mattia semble sans limite : ses compositions, marqués par des sonorités électroniques plutôt nouvelles mais toujours dans l’esprit éclectique du groupe, semblent paradoxalement humaniser les morceaux. L’attention a été portée sur la création de mélodies synthétisées accrocheuses, sur lesquelles on peut se perdre.

Les paroles d’Alix et Jaco n’en sont que renforcées, elles touchent au but : celui de faire vibrer, parfois faire rejaillir notre nostalgie. Celle-ci devient contagieuse : avec Odezenne, on a presque envie de l’être.

Les critiques concernant les paroles au sens devenu plus abstrait, parfois carrément évasif, les mêmes sonorités en boucles sont tout à fait concevables. Mais les textes de l’album sont loin d’être vides d’idéaux : BNP constitue une attaque de front à la finance et à la question migratoire à travers le monologue de Nabounou, 16 ans et sans papiers ivoirienne. Bébé est une illustration de plus du mépris des convenances : l’histoire d’une cuite dans un milieu raffiné et le refus des convenances par un jeu du narrateur, obstiné à défier ce « beau monde ».

 

Avant tout, cet album nous offre les vues plurielles d’un kaléidoscope, si bien qu’il est facile de se l’approprier à chaque instant. Et c’est voulu, un album se doit de vivre à notre rythme : il doit s’adapter à nos humeurs. De l’optimisme à la nostalgie, de la plus complète insouciance au désarroi face à la réalité, Odezenne est encore et toujours un exutoire.

Les matins froids comme les vagues électroniques qui marquent les morceaux, l’engourdissement dans la chaleur de Nucléaire ou dans les beats puissants de Jacques à dit, la noirceur du rythme de Bébé…  Au Baccara peut être un compagnon pour cet automne.

 

Par Clément Kasser