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Polanski, César du violeur le plus talentueux

 

« La honte », c’est tout ce que j’ai retenu de la soirée des Césars de vendredi soi. Une honte que nous devrions tous ressentir, et pas uniquement quelques courageux fuyant cette atmosphère empreinte de connivence régnant à l’Académie. Car c’est bien de connivence dont il faut parler, voire même de complicité. Roman Polanski, condamné pour abus sexuel d’une mineure (13 ans à l’époque des faits) en 1977, a reçu hier soir le César de meilleur réalisateur. Dans le même temps, Harvey Weinstein était condamné il y a peu pour agression sexuelle et viol. En France même, on portait aux nues Vanessa Springora, qui publiait Le Consentement sur sa relation avec l’écrivain Gabriel Matzneff, lui adulte et elle mineure. On louait son courage, s’horrifiait de la violence des actes décrits dans son livre, s’indignait de l’impunité de l’écrivain jadis parlant en toute impunité de ses penchants pédophiles sur les plateaux télévisés. On pouvait enfin se prendre à rêver, à rêver d’un monde réellement secoué par #MeToo ou sa version francophone #BalanceTonPorc, à rêver d’un monde où les prédateurs sexuels seraient traqués et non plus adulés.

 

La cérémonie des Césars a mis fin à cette mascarade. Elle a brisé le rêve de ces femmes d’obtenir justice, de pouvoir évoluer dans une société où elles ne seraient pas victimes quotidiennement d’agressions sexuelles sans générer une réaction populaire. Au contraire, au prétexte de séparer l’artiste de l’homme, on tolère qu’un réalisateur condamné (!) soit césarisé. Pendant ce temps, dans les Yvelines, un plombier est condamné à 13 ans de réclusion pour des faits de viol sur mineur. Est-ce que dans ce cas il faut également séparer le plombier de l’homme ? Condamner les faits mais continuer à le laisser travailler en toute impunité, en allant jusqu’à louer son travail ? Certes, il n’a peut-être pas le même talent pour réparer une fuite de robinet que Polanski pour réaliser un film, mais la question se pose : pourquoi cette différence de traitement ?

Maintenant il est vrai qu’un vrai débat est nécessaire : comment faire si on doit effectuer un tri entre les artistes ? Faut-il décrocher les tableaux de Gauguin du fait de ses penchants pour les adolescentes tahitiennes ? Doit-on rejeter aux oubliettes de l’histoire Voltaire pour ses propos racistes ? Il n’existe pas de réponse universelle à cette interrogation. Ces artistes font partie de notre histoire, sont une part de notre passé, qu’on le veuille ou non. Ils représentent des idées qui étaient à l’époque ancrées dans nos civilisations et qui semblent encore l’être aujourd’hui chez certains. Là également, il faudrait faire un tri, entre les idées magnifiques des Lumières et ce racisme nauséabond sous-jacent, entre ces tableaux superbes et ces actes barbares. Mais là, il est possible de séparer l’homme de l’artiste. Ce n’est pas tant Gauguin que nous aimons mais ses tableaux, pas Voltaire mais ses idées que nous brandissons. Car ces deux artistes ont en commun une chose : ils ne sont plus. Les complimenter pour leur travail ne les atteindra pas, ne les pousseront pas à continuer à assouvir leurs pulsions, qu’elles soient d’ordre sexuel ou idéologique.

Polanski est un cas totalement différent : en le récompensant, en allant voir ses films, on l’enrichit certes, mais on renforce surtout sa renommée et sa capacité à nuire, sans parler du sentiment d’impunité qui lui est par la même occasion conféré. Nous parlons ici d’un homme condamné par la justice, d’un fuyard en exil en Suisse, en Pologne et en France pour éviter l’extradition. Le conforter en le récompensant ne peut que lui donner un sentiment de toute-puissance. L’affaire Polanski est complexe et entièrement subjective, il n’y aura probablement jamais de consensus à son égard. Il faut toutefois assumer si on suit une ligne de conduite : on ne peut d’un jour à l’autre lyncher un écrivain pédophile puis aduler un réalisateur lui aussi pédophile au nom du génie cinématographique. Les faits sont peut-être anciens, les dégâts commis sont encore profondément inscrits dans les mémoires de ses victimes, qu’elles aient porté plainte ou non.

Le monde du cinéma semble avoir été longtemps, trop longtemps, un terrain de chasse pour des prédateurs aux dents longues et surtout aux braguettes faciles. Il doit maintenant devenir un exemple et une source de motivation pour les trop nombreuses victimes de tels actes. Ces mêmes victimes doivent se sentir bien seules aujourd’hui. Fièrement représentées par Adèle Haenel, elles ne semblent toutefois recueillir qu’une empathie faible et surtout minoritaire. Combien de tribunes ont défendu Polanski ces deniers jours ? Combien ont brandi l’argument de l’artiste primant sur les actes de l’homme ? Combien ont accusé ces mêmes victimes de fabuler pour recevoir de la renommée ou de l’argent ? Nous n’oublierons jamais ceux ayant défendu Polanski, ceux ayant continué à tourner dans ses films. Cette rancœur, cette rage même finira un jour par porter ses fruits, et les victimes seront enfin celles récompensées, pas leurs agresseurs.

Par Tanguy Sanlaville