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Quand Corona rime avec nouveau départ

 

Alors que certains jouent au ping-pong avec des casseroles en guise de raquette et une enfilade de paquets de pâtes comme filet de fortune, que d’autres découvrent les joies d’un Skype à 26 avec un prof habile avec l’informatique comme Castaner avec la langue française, que d’autres encore se passionnent pour la cuisine, la couture ou les Tiktok et que les plus chanceux s’engueulent avec leur mère au sujet de ce fameux verre dans l’évier qui « ne se lavera pas tout seul » ; je me suis demandée si tout cela n’était pas un coup du destin. Ou bien d’une punition divine (comme vous souhaitez l’appeler, mon Dieu à moi a le visage du destin). Cela ressemble en effet à un sacré retour du karma, cette pandémie. D’habitude on a seulement un café qu’on se renverse dessus, un téléphone cassé, une cheville à la limite, un bus qui nous passe sous le nez, un Euro de foot –injustement- perdu, si on l’a vraiment cherché.

J’étais assise dehors, laissant les premiers rayons de soleil venir rougir ma peau restée un peu trop longtemps dans l’Est, me remémorant alors la phrase qui dit qu’ « On ne récolte que ce que l’on sème ». C’est qu’on avait vraiment dû semer n’importe quoi durant la dernière saison, on avait sacrément dû déconner pour que le monde entier se retrouve au cœur de l’une des plus grosses crises sanitaires du siècle.

En y pensant, elle était quelque peu inévitable cette punition. Elle arrive tel un rappel à l’ordre. Un signe prévisible qui vient tirer la sonnette d’alarme. Une tempête qui surgit l’air de dire : ça suffit.

Dès les premières heures de 2020, nous avions été prévenus. D’abord les missiles de Trump et l’idée -bien qu’inconcevable- de troisième guerre mondiale. Puis les grèves et manifestations en France qui ont paralysé Paris, venant déjà bousculer notre tranquille scolarité. On était au mois de janvier et on avait l’impression d’avoir eu le lot de catastrophes d’une année entière. 2020 débutait, mais mal, partie dans le mauvais sens et à toute allure. Pour une fois qu’on avait décidé de tenir nos résolutions, c’est le monde qui n’en avait prises que des mauvaises. Les jours passaient et ça ne semblait pas s’arranger.

Puis le corona est arrivé. Ce d’abord lointain virus s’est installé en France et partout dans le monde, devenant notre réalité à nous aussi ; faisant les dégâts dont nous avons connaissance, prenant l’ampleur que nous lui connaissons aujourd’hui, ayant la gravité dont nous sommes maintenant conscients.

Cette étrange période a, je crois, une signification particulière. Cette crise, aussi dramatique qu’elle puisse être vient aussi et surtout nous secouer, et est peut-être l’occasion d’une prise de conscience collective. Notre année, comme la précédente a été marquée par une mobilisation importante des jeunes, comme d’une grande partie de la population, contre l’inaction politique face au changement climatique. Nous avons pu entendre des voix s’élever, voir des leaders naître et dénoncer, des pratiques enfin commencer à changer, des premiers petits gestes apparaître. Une considérable prise de conscience a émergé face à notre système actuel qui détruit la planète. Le message est clair et ne peut être désormais ignoré : la planète ne peut pas supporter notre mode de vie. Faits à l’appui, il est difficile de faire la sourde oreille. Difficile aussi d’être aveugle face aux revendications des Gilets Jaunes qui depuis novembre 2018, tentent de faire entendre une voix restée trop longtemps à l’écart. A bout de souffle, une nouvelle fois notre modèle économique, perpétuant les inégalités économiques et sociales, semble être à réinventer. Les faits sont là : une grande partie de la population tout comme la planète n’y trouvent pas leur compte : pas assez de moyens, pas assez d’écoute, trop d’inaction d’un côté, pas assez de règlementation, pas assez d’air respirable et toujours trop d’inaction, de l’autre. Pourtant une certaine réticence persiste. Dans la rue, la mobilisation est visible, mais en montant plus haut, le message se brouille, les revendications ne trouvent pas d’échos, et le silence est souvent la seule réponse obtenue.

Alors les yeux dans les yeux avec le soleil, je me suis dit qu’il s’agit d’un signe, pas un coucou sympathique ni une petite tape sur l’épaule, plutôt un coup de poing en pleine face. Mais qui arrive au bon moment. C’est qu’il est peut-être temps de nous réveiller, pour ceux qui ne le sont pas encore, de réveiller surtout ceux qui se reposent encore sur leurs lauriers, avec leurs couronnes du même arbre sur la tête. Il est temps de souligner les incuries gouvernementales, ses dérives quasi-autoritaires, globalement l’anormale toute-puissance dont se croient pourvus nos gouvernants. C’est en voyant les difficultés des hôpitaux français qui depuis longtemps déjà alertent sur leurs conditions de travail sans être écoutés, en voyant notre dépendance au reste du monde qu’on se rend compte des changements qui doivent être opérés.

Il s’agit peut-être d’un tournant, un Wendepunkt, un turning point avant d’atteindre un point de non-retour. (Mots consciencieusement appris pour qualifier la Guerre froide). C’est vrai que cela s’y apparente. Peut-être pas six fois, peut-être pas aussi dramatiquement, mais après tout, quelque part si, c’est une guerre. Une guerre ô combien différente de celles connues par nos aïeuls durant le 20ème siècle, mais qui vient marquer le nôtre. Une guerre dont les médecins et tout le personnel médical sont les soldats. Une guerre qui sur le long terme nous oppose à un ennemi particulier, que l’on connaît bien ; nous-mêmes. Une guerre contre nos habitudes destructrices, si bien ancrées qui nous paraissent pourtant encore trop souvent inoffensives. C’est un combat d’abord contre le Covid-19, mais qui nous appelle à en mener un autre encore, cette fois contre notre propre façon de vivre.

Cette crise sanitaire d’envergure aux conséquences humaines et économiques ne sonne pas la fin de notre civilisation. Elle n’est pas là pour nous avertir de la fin du monde, mais plutôt de la nécessité de dessiner les contours d’un nouveau.

C’est en restant chez soi, en prenant du temps pour soi, pour ses proches, en faisant des activités jusque-là mises de côté, qu’on se rend compte qu’un mode de vie plus simple est possible, que la surconsommation n’est pas essentielle. Ce temps forcé où nous sommes quelque peu mis sur pause est bénéfique, arrive comme une leçon, pas au sens négatif du terme, une simple leçon qui nous enseigne le comportement qu’il faut maintenant adopter. Un comportement responsable et même écoresponsable. Cette période nous réapprend ce que l’on a peut-être oublié : les choses simples et basiques nous suffisent pour vivre. Sans parler d’Epicure ou des stoïciens, simplement en se rendant compte que chacun de nos gestes a des conséquences, qu’il faut alors savoir en privilégier certains et en abandonner d’autres. Tout bêtement, voir que l’on peut passer une semaine, voire deux, sans acheter. S’apercevoir que les métiers les moins valorisés sont ceux qui nous permettent de vivre. Constater que nos querelles insipides et insensées animant d’ordinaire notre quotidien sont plus que futiles. Noter que sans biens matériels, on respire tout aussi bien.

C’est en écoutant d’anciennes musiques, en se replongeant dans notre bouquin préféré, en cuisinant le gâteau qu’on avait toujours voulu faire, en apprenant un morceau de piano, en appelant des amis perdus de vue, en regardant les films cultes qu’on s’était juré de voir, en réalisant finalement nos envies les plus simples ; qu’on se rend compte de ce à côté de quoi l’on passe chaque jour. C’est au moment où il nous est interdit d’aller voir nos grands-parents, qu’on prend conscience de la nécessité d’aller leur rendre visite plus souvent. Il est réjouissant d’entendre chanter le soir à 20h, de recevoir des mails pleins de sollicitude à l’égard des proches des uns et des autres, de voir des réseaux d’aide aux courses se former ; d’assister à cette fraternité. Derrière cet événement singulier qui marquera à coup sûr nos mémoires ainsi que les livres scolaires, s’entraperçoit un virage à prendre, une chance à saisir, une occasion à ne pas laisser filer. Il apparaît ici un espoir.

Je nous imagine déjà, expliquant à nos enfants en quoi la crise liée au Coronavirus est un exemple parfait, à la fois de choc d’offre et de demande, quelque peu nostalgique de nos cours alganesques. Mais pour ce faire, il nous faut tirer les bons enseignements de cette période de pause. Celui par exemple qu’un monde plus lent, sans qu’il n’ait à être à l’arrêt, est envisageable. Un monde où l’on privilégie les produits locaux, où la voiture n’est pas le premier moyen de locomotion, où l’on continue de donner, où l’on consomme pas plus que ce qu’il nous faut, est possible.

La vigilance exacerbée que nous avons aujourd’hui à l’égard des autres, doit aussi être celle que nous continuerons d’avoir demain à l’égard du monde.

Amalthée Dupuy-Lacueille

 

« L'avenir n'est jamais que du présent à mettre en ordre. » Saint Exupéry