Facebook
  • Culture
Quand tié du Sud et que t’es fier de ton accent
Si tié fier d’être du Sud tape dans tes mains !

 

“C’était tellement drôle hier soir …” - “aaah, tu dis drooole”.

“Hier, je prenais le bus place des Vôsges et …” - “ah, tu l’as prononcé correctement cette fois ci !”.

“On fait bien monter la sauce tout au long du morceau mais au début il en faudrait un petit peu moinS non ?” - “bon déjà, c’est moins qu’on dit hein”- D1gryboy.

Voilà de brefs exemples de réflexions quotidiennes qui - honnêtement - ne passent plus très bien.

Bien sûr,  lorsque nous vivions encore nos lointaines contrées sudistes, il nous est arrivé de nous moquer de l’accent très poussé de certaines personnes.

Même pour nous, se retenir de rire relevait d’un réel défi lorsque notre professeur de maths du collège nous disait avec le même accent que Jean Lassalle “A m’moment donné je vais pas faire le tour des popotes le dimanche après midi pour vous dire de faire vos exercices quoi”.

Par ce mea culpa, nous voulions rappeler que chaque accent peut être sujet au ridicule, personne n’est à l’abri de rire aux dépens des autres, nous pas moins que d’autres. Ce n ’est pas pour autant qu’il faut rester passif, beaucoup reste à faire. Pour qualifier cette situation,  les papés de chez nous auraient eu ces mots “Oh con, on est pas rendu!”.

 

Mélenchon bavasse, Lasalle rayonne

Rappelons d’abord les faits : octobre 2018, J.L Mélenchon, excédé par une question d’une journaliste, répond en l’imitant grossièrement, accentuant son accent méridional. Ni la dizaine de micros, ni toutes les caméras braquées sur lui n’ impressionnent le député de Marseille qui clame haut et fort “quelqu’un a-t-il une question formulée en français et à peu près compréhensible ?”

Si un tel mépris nous assomme par tant de stupidité, ce dernier doit encore nous prouver comment “l’avenir en commun” - son programme aux élections présidentielles puis européennes - peut se faire sans ces cohortes dont les sonorités du langage résonnent avec une région. Pas très habile pour un populiste.

Mais faut-il atteindre ce seuil d’aberration pour que les Français s’indignent de tels propos ? Quid des Marin Verdier qui font du Mélenchon à longueur de temps ?

Le seul remède à ces pulsions moqueuses est une exposition à haute dose de ces délicatesses linguistiques. Regardez par exemple le film “Un berger à l’Elysée” sorti en janvier 2019 et qui allie ruralité et compétition électorale en racontant les péripéties de  J. Lasalle qui resplendit en campagne. Derrière ses cocasseries sublimées par son accent béarnais se cache un homme politique de convictions. Il mène ainsi en 2006 une grève de la faim à l’Assemblée Nationale pendant 5 semaines et 4 jours  réussissant à empêcher le départ de l’usine Toyal dans la vallée d’Aspe alors qu’il est hospitalisé d’urgence. Il parcourt également plus de 5000 km à pieds à la rencontre des Français traversant “je ne sais combien de villes et de villages”.

Combien de temps faudra-il attendre avant que ne retentisse une nouvelle fois au palais Bourbon un chant en occitan à l’instar de “se canta” entonné par notre député pastoral ?

Les “provinciaux” honnis peuvent se rassurer, J. Lasalle les représente.

 

Pourquoi c’est insultant?

Simplement parce que bien souvent quand les gens imitent un accent du sud exagéré pour faire une “simple blague”, ils cherchent avant tout à faire “beauf”, à se glisser dans la peau de  Jojo la brutasse quelques instants. Or cette même blague peut devenir dérangeante quand reconnaît la voix de son père ou d’un ami. Le reflet de ce que l'on pense de vous et de votre entourage, vous est alors projeté à la figure. Et cela est souvent douloureux.

Régulièrement associés aux “cagoles”, “paysans”, “kékés”, il nous est difficile de ne pas déceler un certain mépris de classe. Il est évident que l’accent est plus prononcé dans les couches populaires. Il est alors une source de discrimination sociale tolérée, voire approuvée. Les auteurs de cet article font partie des sudistes dont l’accent est le plus discret au sein de leur ville natale. Et oui petit nordiste privilégié, si t’étais sorti de tes pantoufles, tu saurais que l’accent c’est comme les aides de l’Etat: tout le monde en a, mais surtout les pauvres. C’est pourquoi nous donnons toute notre compassion et notre soutien aux malheureux des cités phocéennes, des montagnes pyrénéennes qui oseraient rejoindre le très parisien Sciences Po: T’inquiète, ils comprendront. Un jour. Peut-être. Insh.

 

Occitanie occise

L’accusation d’appropriation culturelle ne se limite pas à d’autres continents: s’il est de bon ton de dénoncer un poncho à la Latikro ou un nón lá (mais si vous savez, le chapeau pointu là) à l’Asiakuite, sachez que votre imitation outrancière de notre charmant accent, et les clichés à foison nous agaceront tout autant. Et ce, malgré votre beau sourire.

Ainsi, le nordiste moyen (la frontière Nord/ Sud étant la ligne tracée entre Valence et Bordeaux, c’est non négociable) est persuadé de connaître le Sud. Pourquoi donc? Parce que les plus riches d’entre eux y ont une résidence secondaire, certains y ont passés des vacances, d’autres ont regardé Les Marseillais à Miami. On nous y étudie, nous les sudistes, comme une race à part qui se reconnaît essentiellement par ses effluves de pastis, ses siestes intempestives et sa façon “pittoresque” de conduire. De leur ignorance, ils en sont fiers: les mêmes qui déclarent “ Pau et Toulouse c’est un peu la même chose quand même” (200 kilomètres, ya R ) seront outrés que l’on ose considérer les Evryens comme des Parisiens.

 

Alors voici une petite remise au point.

Le sud de la France n’a jamais été de culture gauloise, ni franque. L’occitan est issu d’un mélange de latin et de langues locales provenant de l’ Antiquité: il ne s’agit nullement d’un “dérivé du français” mais bien d’une langue à part. C’est à partir du XIXème seulement que certains linguistes ont associé la langue d’oc à la langue d’oïl. De ce mélange est censé avoir abouti cette langue: le merveilleux, supérieur et unificateur “français”. Or de nos jours il est largement reconnu qu’il ya toujours eu une frontière linguistique nette entre occitan et français. En niant cette opposition (français/occitan), la langue d’oc devient alors une version primitive du français, une langue moins évoluée qui n’a donc pas sa place dans nos institutions.

    Un autre argument calomniant souvent entendu ressemble à peu près à cela: “avec tous ces dialectes, c’est le rambahl à quoi ça sert d’apprendre une langue si on peut la parler que dans un seul bled?”. Il est vrai que l’auvergnat, le gascon, le languedocien, le limousin, le provençal et le nissart comportent des légères différences mais pourtant chacun est en mesure de comprendre l’autre.

L’occitan n’est pas division, ni facteur de division comme les républicains de la première heure (voir encadré) le laissaient entendre. Notre amour de la République française est une question de valeurs partagées “liberté, égalité, fraternité”, et n’est pas censé être lié à une  origine. Il n’y a de notre part aucune revendication d’indépendance, ni même un désir de renoncer  à la langue française au profit de l’occitan mais uniquement un besoin de mettre les choses au clair.

 

Alors vous nous direz à quoi bon parler d’une langue qui n’est plus la vôtre?

D’abord une petite question pour vous: le panda roux étant en voie d’extinction, est-il pour autant légitime de le laisser crever ? Non. Bah pour l’occitan c’est pareil: c’est presque aussi mignon et ça a besoin de vos soins attentifs.

Plus sérieusement, sans le savoir, chaque personne du Sud est garante d’un héritage millénaire, et cela par son accent. En effet, celui-ci n’est pas apparu pour embestia les Académiciens, mais bien issu de la langue d’oc. Par exemple, s’il vous semble incompréhensible que l’on ne sache pas prononcer “rose” ou “feutre” “correctement”, comprenez que ces voyelles n’existent tout simplement pas en occitan et donc les méridionaux tendent spontanément à les ouvrir. De même certaines voyelles sont accentuées, ce qui n’est pas le cas en français, d’où la musicalité de notre parler.

Il serait temps alors de reconnaître notre accent si particulier comme ce qu’il est vraiment: une opération de sauvetage. Le dénigrer c’est dénigrer une culture, nier son existence et une partie de notre histoire. Mais surtout c’est déclarer haut et fort que les manières d’être de nos ancêtres méritent d’être oubliées.

 

Instant confessions intimes

Il est vrai que depuis le début de cet article nous défendons le fait de ne pas avoir honte de notre accent, nous prônons la diversité des accents dans la langue française. Il y a cependant un “mais”.

Devant toutes ces petites réflexions quotidiennes sur notre accent, nous avons commencé à “épurer” notre langage. Plus précisément, nous avons élargi notre champ lexical pour éviter ‘les mots à risque”, tels que “moinS” ou “droole”, que nous remplaçons volontiers par “cocasse” ou “marrant”.

Cela vous paraît probablement insignifiant, mais petit à petit nous tentons inconsciemment de changer, de nous adapter à certaines personnes qui n’acceptent pas notre manière de parler.

Seconde confession : lors de la rédaction de l’article, les auteurs ont eu un débat plus que houleux.

En effet, Gérard a confessé qu’il espérait à l’avenir perdre son accent car il ne veut pas que l’on sache directement d’où il vient dès qu’il s’exprime et qu’on se concentre seulement là dessus. Tel un Bourdieu perdu en terres parisiennes, Gérard ne souhaite pas subir constamment ce duel entre monde du cassoulet et celui des petits fours. Cette phrase a suscité les foudres de Lou, le désespoir d’Emma - sans pour autant pouvoir répondre au déchirement interne du pauvre Gérard. Etait-il traître à la cause ou bien simplement réaliste? Manuel Valls ou Flaubert ? Son coeur balance encore.

 

Vous l’aurez compris, notre accent du sud n’est pas un artifice mais est au plus profond de nous et s’y attaquer nous déstabilise, nous meurtrit, nous poignarde.

Mais force est d’admettre que notre accent reflète dans la culture collective aussi bien le pastis et le paté que le soleil et la bonne humeur.

Gérard racontait ainsi qu’en rentrant de Metz fort bien accompagné - nous ne préciserons pas qu’il s’agissait de la maman d’un futur colocataire qui avait été comblée par son bouquet de roses - il se sentit flatté, ayant entendu que l’accent donnait du caractère. Au diable la fadeur, nous avons du goût.

Distinguons finalement les charmant accents de ceux qui irritent et froissent l’oreille. Notre accent à nous sent-il la frite grasse ? Rime-t-il avec chômage ou consanguinité ? “Les Chtis” ou “les  Tuche” ont beau être marrants, on est content au générique de fin que cesse leur patois.