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Quels choix pour nos prisons? Entre répression et réinsertion

 

Nelson Mandela affirmait qu’ « on ne connaît jamais vraiment une nation avant d’avoir mis les pieds dans ses prisons ». Il est vrai qu’elles sont la face cachée de beaucoup d’Etats, elles témoignent de leur culture. Ainsi, les différences qui existent entre prisons américaines, françaises ou scandinaves exposent les conceptions antagoniques du rapport à la délinquance et la criminalité de ces pays.

Chaque pays possède un système carcéral avec une ambiance et un fonctionnement qui lui sont propres. Prenons l’exemple des modèles scandinaves et américains. Ils sont opposés en tout point : le taux de criminalité, le fonctionnement des prisons, la politique pénale ou encore le taux de récidive des prisonniers qui s’il est très faible dans les pays scandinaves, bat des records aux États-Unis.

Si ces éléments sont liés, car une politique pénale plus punitive entraîne une plus importante population carcérale. De mauvaises conditions de détention mènent à des tensions favorisant davantage un climat de violence en milieu carcéral qui ne permet pas de réadapter les prisonniers aux règles de la société. Quels sont donc les résultats qu’espèrent obtenir les Etats en privant leurs criminels de leurs libertés ? Y a-t-il une réelle volonté de les réintégrer au reste de la société ?

Les prisonniers sont les grands oubliés de notre société, car on ne les voit pas, on ne les entend pas. En France, un des rôles majeurs de la prison serait de réadapter les prisonniers afin de faciliter leur réinsertion sociale. Cependant, au regard des conditions carcérales déplorables et d’une atmosphère dans les prisons de plus en plus tendues, cet objectif n’est pas atteint. Les statistiques carcérales mettent en lumière l’incapacité de la France à rendre ses prisons efficaces et questionnent la pertinence de la sanction d’enfermement. En France, on compte 101 détenus pour 100 000 habitants, la durée moyenne de détention en mois est 10,6 et le taux de récidive se situe autour de 30 % selon les années et autour des 40 % pour des infractions spécifiques comme le vol. Le constat est évident : les prisons françaises font face à un échec.

La prison de Fresnes en est l’exemple le plus éloquent. Adeline Hazan, contrôleure des prisons déclare à propos de la prison de Fresnes : « Les conditions de vie des personnes détenues constituent un traitement inhumain ou dégradant ». Si le Comité européen pour la prévention de la torture impose des normes aux prisons concernant les conditions de détention, elles ne sont absolument pas respectées dans beaucoup de prisons françaises comme celle de Fresnes, dont le taux d’occupation s’élève aujourd’hui à environ 190 %. Les détenus sont entassés à trois par cellules, obligeant certains détenus à dormir sur un matelas à même le sol, et doivent faire face à des conditions d’hygiène abominables. Quand ce ne sont pas les rats qui les empêchent de dormir, ce sont les punaises de lit, que l’Etat ne semble pas prêt de vouloir éradiquer malgré les maladies graves contractées par plusieurs détenus. Ces conditions créent une atmosphère électrique qui devient ingérable pour les détenus comme pour les gardiens, les poussant à faire usage de violence.

Ce portrait de la prison de Fresnes interroge quant à l’intérêt que porte véritablement l’Etat à ses prisons. Emmanuel Macron annonçait en mars 2018, vouloir supprimer les peines de prison pour des durées de moins d’un an, privilégier les alternatives en milieu ouvert et obtenir la construction de 15 000 places de prison. Le Président français ne mentionne malheureusement pas les conditions carcérales intenables, mais il ouvre ici un débat essentiel : celui de la voie à suivre en matière de politique pénale. La difficulté est de trouver un équilibre entre une politique jugée  laxiste et une politique trop  répressive. La culture et la mentalité française sont souvent davantage en faveur de sanctions qui apportent compensation et réparation à la victime et son entourage, et cela passe malheureusement avant la volonté de réintégrer et réinsérer les criminels à la société ; la peine de prison se trouve ainsi banalisée. Bien que l’efficacité d’un système carcéral moins punitif et plus pédagogique soit prouvée dans les pays scandinaves, il provoque des réactions perplexes chez les Français. Ils qualifient les propositions tendant vers un tel système de laxiste et affirment que cela ne fera que gonfler le nombre d’infractions. Un tel système permettrait pourtant de réduire drastiquement la population carcérale et probablement de réduire le taux de récidive très élevé en France.

L’efficacité des systèmes carcéraux des pays scandinaves n’est plus à prouver, les statistiques parlent d’elles-mêmes. La Finlande est parvenue à réduire son taux de détention de 50 % et à réduire considérablement la délinquance en changeant radicalement sa politique pénale. La France enferme des délinquants qui ne sont pas nécessairement dangereux dans un milieu criminel dont ils auront par la suite d’énormes difficultés à se sortir, empêchant ainsi toute réinsertion sociale. L’Etat stigmatise une partie de la population, qui se trouve souvent dans une situation de précarité. Les enfermer et négliger leur réinsertion contribue à entretenir l’existence de cette population. L’État ne semble donc pas avoir une véritable volonté d’éradiquer cette partie de la population qui représente pourtant un danger pour ses citoyens. Étonnant, surtout si l’on considère qu’assurer la sécurité de ses habitants est la mission première de l’État.

N’importe quel Français se rendant dans une prison fermée scandinave se demanderait sûrement si les gens du nord confondent prison et centre de vacances. Cependant, un gardien de prison norvégien explique que l’objectif étant de réintégrer les détenus à la société et de les convaincre du bien-fondé de ses lois, il est important que leur dignité soit respectée. Enfermer les gens comme des animaux ne les aide en aucun cas à se réinsérer. Dans les prisons haute sécurité norvégiennes, accueillant violeurs et meurtriers, il n’y a pas nécessairement de barreaux, les prisonniers ont chacun un espace privé, l’accès à la télévision, une douche individuelle, un lit correct et les conditions d’hygiène sont parfaitement respectées. Les surveillants ne sont pas armés et préfèrent passer par le dialogue pour avoir de bonnes relations avec les détenus. Ils déclarent n’avoir presque jamais de problème, même avec les détenus qui seraient potentiellement les plus dangereux. L’encadrement des prisonniers y est également primordial: le but est de les responsabiliser. Pour cela, chaque détenu à un programme personnel et est suivi par un professionnel tout au long de son incarcération. Cela constitue la clé de leur réinsertion. Les détenus ont accès à des formations souvent manuelles, l’objectif est qu’ils passent le moins de temps possible enfermés afin de lutter contre la violence carcérale. Le bilan est très positif, car les taux de récidive des pays scandinaves dans les deux ans qui suivent la sortie des détenus se situent entre 20 % et 25 %.

    La Scandinavie accueille également de nombreuses prisons ouvertes qui ressemblent davantage à de petits villages. Les détenus y vivent en petites communautés et ont l’obligation d’organiser leur quotidien de manière active et de travailler. Les gardiens ne sont évidemment pas armés dans ces prisons et déclarent ne jamais se sentir menacés. En offrant à ses criminels et délinquants, l’opportunité de purger leur peine dans ces conditions, la Norvège dit vouloir « investir dans son avenir ».  

En effet, il est plus intéressant pour les pays scandinaves d’avoir la population carcérale la moins nombreuse possible, car les détenus représentent un coût énorme pour l’État. La différence d’investissement de l’État pour les détenus varie largement entre la Norvège et la France, révélant le fossé qui existe entre les deux systèmes. Ainsi, la Norvège alloue 389 € par détenu par jour alors que cette somme n’est que de 120 € en France. De plus, il ne faut pas oublier que le coût est bien sûr économique mais également social, car baisser les taux de délinquance et de criminalité augmente la qualité de vie des citoyens de ces pays.

Comme évoqué précédemment, l’exemple et la vision les plus opposés au modèle scandinave sont les Etats-Unis. Pour décrire leur système carcéral, les sociologues, philosophes et mêmes les économistes utilisent les termes d’ « école du crime » ou encore d’ « industrie de la prison ». En effet, les Etats-Unis possèdent de loin la population carcérale la plus importante au monde et le Président D. Trump semble loin de vouloir rendre la politique pénale américaine moins punitive, bien au contraire. Pour purifier la population, les américains ont rendu leur politique pénale de plus en plus punitive, ciblant notamment les infractions concernant le vol et les drogues. Cette politique a pour conséquence l’enfermement des minorités, notamment des afro-américains qui représentent 40% des détenus alors qu’ils ne représentent qu’environ 13% de la population américaine. Les Américains préfèrent donc cacher leur poussière sous le tapis plutôt que d’utiliser un aspirateur : ils ne cherchent absolument pas à les réintégrer à la société mais préfèrent les entasser dans des prisons de plus en plus nombreuses.

La sévérité des sanctions varie selon les états, mais la politique pénale est toujours très punitive et enferme les criminels et délinquants dans une spirale dont presque aucun ne parviendra à se sortir. L’expression « école du crime » renvoie à ce phénomène. En effet, dans certaines prisons, les petits délinquants, condamnés pour trafic de drogue sont enfermés avec de grands criminels et leur séjour en prison contribue davantage à les enfoncer dans le crime qu’à leur permettre de se réadapter à la société.

De plus, les conditions de détention sont un cauchemar. Les détenus sont victimes d’une multitude de violences physiques allant du viol à l’agression à l’arme blanche. Dans certaines prisons, les détenus restent enfermés 22h/24h avec l’impossibilité totale de pratiquer des activités ou de passer un peu de temps en extérieur. Ce quotidien intenable pousse beaucoup de détenus au suicide.

Il serait donc temps de repenser la politique pénale dans beaucoup de pays et de se demander s’il s’agit là réellement de la meilleure solution pour faire face à des taux de délinquance et de criminalité grandissants. Si certains pays comme la Finlande ou la Norvège ont trouvé des solutions qui semblent efficaces, peut-être devrions-nous nous demander comment transposer ces modèles, au moins progressivement, à d’autres États comme la France. Cependant, les cultures et les mentalités jouant des rôles essentiels dans ce changement, il ne faut pas sous-estimer la difficulté de faire face à une opinion publique mécontente si les politiques venaient à proposer une politique pénale moins répressive.


Par Azilis Inguenault