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Rap apolitique, une aberration ?

« Aucun combat politique ne se mène avec la musique » lâche le rappeur Vald lors d’une interview sur Europe 1 en 2016. Un an plus tard, de retour sur cette même radio, le blondinet affiche même une profonde méconnaissance de la politique française, incapable d’identifier “le candidat de 39 ans à la présidentielle” évoqué par un journaliste. Valentin - de son vrai nom - présente pourtant une bonne poignée de points communs avec Macron : jeune, blanc, le verbe cinglant et précis.

La phrase de Vald reflète bien la position des rappeurs de la « nouvelle génération », qui se désintéressent de plus en plus du monde politique et de ses problématiques. Pourtant, lorsque la culture rap débarquait en France - importée tout droit des États-Unis - au début des années 1980, ses revendications étaient claires. Le rap entendait secouer la société et ses vices à travers des textes crus et des punchlines tranchantes, qui n’avaient pas peur de dénoncer pour bousculer. Ce mode d’expression gagna rapidement en popularité au sein des quartiers populaires français et s’élargit dès lors à d’autres couches de la société. Le hip-hop est donc fondamentalement politique : il s’est construit autour d’une contre-culture à la fois violente et poétique.

Mais en 2018, une plume à la Gucci Gang a largement supplanté celle de Laisse pas traîner ton fils, du moins dans les charts. En plein âge d’or, le rap actuel serait-il devenu un enfant ignorant, drogué et pourri gâté ? Ne serait-il pas simplement un sale gosse, qui démolit à coup de gimmicks stupides un art de la rime laborieusement bâti par des générations de rappeurs engagés et cultivés ? Évitons les clichés et tentons plutôt de nous faire une idée nuancée de cette nouvelle musique pop.

 

Le rap émerge à la fin des années 1970, dans le Bronx, où la vie est rythmée par incendies criminels et règlements de comptes. C’est pour décrire une vie de quartier difficile que des jeunes Afro-Américains bricolent, à partir de vinyles de disco, des boucles instrumentales de quelques mesures sur lesquels des “maîtres de cérémonie” (MC) peuvent poser leur voix. Certes imprégné d’un fort fond social, le hip-hop n’a au départ que la prétention de tuer le temps et de rassembler. C’est en arpentant l’underground le plus profond que, peu à peu, le rap gagne en conscience politique, prend de l’ampleur et finit par traverser l’Atlantique. Le grand public francophone découvre notamment l’art urbain grâce à l’émission H.I.P. H.O.P., diffusée sur TF1 en 1984 et animée par le rappeur Sydney. Les années 90 voient venir au monde les premières vraies têtes d’affiche hexagonales : Suprême NTM et IAM. Dans un style tantôt cru, tantôt poétique, mais toujours acerbe, le hip-hop français s’offre alors son premier âge d’or à l’aube de l’an 2000 : les rappeurs phocéens sortent le mythique L’école du micro d’argent en 1997, suivi l’année suivante de l’album éponyme de NTM. Ces deux classiques parviennent à concilier revendications sociales - dépeignant la vie d’une banlieue populaire sous toutes ses coutures (Petit frère, C’est arrivé près de chez toi, Pose ton gun, Nés sous la même étoile etc…) - et succès commercial, entassant les disques et singles de platine.

La voie est alors libre pour une flopée d’artistes connus et reconnus ; le rap évolue, se spécialise, se ramifie en différents styles : au hip-hop social des nineties succède le gangsta rap, où la forme précède le fond. Son boss incontestable, Booba, incarne parfaitement ce changement : le banlieusard sec et nerveux de Lunatic se transforme peu à peu en super-héros body-buildé, tatoué et autotuné. Le mainstream apprend peu à peu à apprivoiser le rap : ses principaux représentants sont invités sur les plateaux télévisés, passent en permanence à la radio, tandis que les médias spécialisés - propulsés par Internet - développent leur audience et leur autonomie.

Après la percée commerciale des années 2000, le rap devient de plus en plus décomplexé. Aux Etats-Unis puis en Europe, des rappeurs déjantés, aux flows et voix acidulés - voire efféminés - commencent à détruire l’image du gangster impitoyable qui dominait le hip-hop jusqu’alors. Le rap n’avait déjà plus besoin de dénoncer, il n’est maintenant plus obligé de faire peur et de vendre la vie de rue. La rigidité des codes se fluidifie : certains rappeurs s’appuient sur les textures robotiques d’Autotune pour s’aventurer vers la chanson, d’autres lorgnent sur les sonorités afro-caribéennes... Le rap se diversifie et chaque public peut y trouver son compte. Quant à son succès commercial, le rap n’est plus seulement intégré aux charts, il y est tout simplement omnipotent. Mis à part quelques titres électro, le hip-hop est devenu la nouvelle pop : des deux côtés de l’Atlantique, il est le genre dominant (dans le rapport 2017 de Spotify, les dix artistes français les plus streamés sont des rappeurs, à l’exception d’Ed Sheeran, qui occupe la septième position). Avec un tel impact commercial et populaire, l'entertainment (culture du divertissement) supplante la dénonciation : les textes sont simples et entêtants, les refrains chantonnés et ne laissent que peu de place à la vision sociale et politique de l’artiste. Quelques name-droppings trop souvent maladroits, se référant à un politicien véreux ou à la situation des Rohingyas, peuvent certes se glisser entre un “skrrt !” et une allusion à la codéine, mais ils n’égaleront jamais la finesse d’un couplet d’Ärsenik. Si certains le déplorent, à l’instar de Léa Salamé ou de Yann Moix, qui lors d’une interview de Nekfeu en 2015, critiquent sa “violence qui ne fait pas mal”, d’autres le revendiquent. On peut penser à Lil Pump, jeune rookie qui n’a jamais écouté Notorious B.I.G., et se targue de faire de l’ignorant rap, rap débile se basant globalement sur le sexe et la défonce. Des refrains scandés en boucle, des ad-libs délirantes et omniprésentes, des instrumentales aux basses monstrueuses seraient donc les simples ingrédients du rap à la sauce 2018, voué à ambiancer les boîtes et les strip-clubs ? Et l’intelligence dans tout cela ?

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L’intelligence ? Un terme bien vague pour le rap selon ses quelques détracteurs. Alors que le rap est actuellement en plein boom - avec des albums qui se vendent en masse auprès d’un jeune public toujours en quête de nouvelles pépites - certains se complaisent encore à le déconsidérer. Tous les amateurs de rap ont encore en tête cette réplique d’Eric Zemmour en 2008, qui déclare sur le service public que le rap est “une sous-culture d’analphabètes”. La réponse des rappeurs ne se fait pas attendre, avec entre autres, Youssoupha qui déclare dans son titre À force de le dire, vouloir mettre “un billet sur la tête de celui qui fera taire ce con d’Eric Zemmour”. Bien sûr, M. Zemmour ayant quelques difficultés à assimiler le principe de la liberté d’expression, il l’attaque aussitôt en justice. Et voici que le 25 mars 2009, Youssoupha est confronté à une plainte pour “menace de mort et injure publique”. Avant même le début de son procès, celui-ci sort sa réponse sur un terrain qu’il maîtrise mieux que celui de la justice : la musique. Dans Menace de mort, le rappeur d’ordinaire plutôt connu pour ses titres jugés trop “doux” et prônant la solidarité et l’amour, prouve qu’il a plus d’une corde à son arc en répliquant à coups de punchlines et de références marquantes. “Pas de menaces de mort, mon rap ne sort pas de douilles” déclare-t-il notamment pour traiter de ces “accusations graves”. La couverture médiatique du procès témoigne une fois de plus du rôle majeur joué par le rap dans la société actuelle. Youssoupha n’est alors plus considéré comme le petit intello du rap français, mais bien comme un rappeur engagé, capable lui aussi de répliquer à travers des lyrics tranchantes. Il était en effet l’un des seuls du milieu à avoir continué des études supérieures et surtout à avoir obtenu la note maximale en français à son bac littéraire. Avec lui, des rappeurs “conscients” - même si ce terme est vivement critiqué dans le rap game - tels que Kery James, Médine ou encore Lino, restent les fers de lance d’un rap engagé, hardcore. Ils n’hésitent pas à se prémunir, dans leurs textes, d’images fortes pour dénoncer la situation des jeunes de banlieue, abandonnés par le pouvoir en place. “Nos émeutes se déroulent loin de l’Élysée” lâche l’un des leaders de cette lutte, Kery James, au détour d’un couplet de Constat Amer. Tous racontent leurs propres expériences - sur des instrus souvent agressives ou nostalgiques - ou encore la douleur de la rue et de ceux qui y tombent. Tandis que Kery James se veut être le porte-parole d’une jeunesse meurtrie par les multiples trafics et violences qui règnent dans les cités les plus inaccessibles, Keny Arkana conte son enfance difficile, de foyer en foyer. Chaque morceau politique constitue une véritable leçon pour le public. À la suite des attentats du 13 novembre 2015, qui ont meurtri la société française dans sa totalité, et alors que les amalgames se multiplient - assimilant tous les musulmans à des islamistes radicaux prêts à tout faire sauter - Kery James, musulman pratiquant, converti depuis la mort de l’un de ses amis proches au début des années 2000, sort un morceau de plus de 8 minutes, absolument glaçant. Vivre ou mourir ensemble, tel est le dilemme posé par ce titre édifiant. À la fois poétique, empli de douceur et de légèreté, ce titre est également une dénonciation de l’incapacité des dirigeants à réagir face à ce genre d’attaques, ainsi que de la seule récupération politique qu’ils en font. Bien sûr, il chasse d’un revers de manche tout type de comparaison entre ces actes abominables et la religion musulmane, en désignant ces barbares comme des “soldats de la démence”. Car le rap engagé se présente également bien souvent sous la forme d’une dénonciation de la xénophobie montante, de l’islamophobie ou de la lutte des classes dans notre société. Pour cela, les rappeurs n’hésitent pas à créer la polémique, pour gagner en visibilité. À titre d’exemple, Médine se démarque par son rap agressif et sa plume dénonciatrice. Dans Don’t Laïk, celui-ci déverse un flot d’attaques à l’égard des “laïcards”. Le tollé soulevé par cette chanson l’a même obligé à s’excuser à travers une interview diffusée sur la très politique chaîne LCI, preuve une fois de plus que le rap a bel et bien sa place dans un tel milieu. Dernier fait marquant en date de cette exportation du rap dans les milieux culturels forts, l’invitation à l’École Normale Supérieure Ulm de Médine pour tenir une conférence dans le cadre du séminaire créé par des étudiants, La Plume et le Bitume. Cette initiative est le symbole même du vif intérêt des classes intellectuelles supérieures pour cette forme moderne de poésie engagée.

Nous l’avons donc vu, le “rap conscient”, portant l’étendard d’un combat intellectuel, politique et social, est encore bien présent. Mais, quand on y pense, est-ce qu’on s’en foutrait pas un peu ?

 

Sur le plateau de On n’est pas couché, Nekfeu répond aux critiques des journalistes en expliquant qu’il ne souhaite pas “inscrire ses textes dans des pancartes politiques” et qu’il trouve dommage que le rap doive être résumé par “politique” et “egotrip”. Après tout, NTM, ce n’est pas que Paris sous les bombes, c’est aussi La Fièvre et Ma Benz. A ceux qui dénoncent le non-sens d’un rap doux, chantant l’amour ou faisant danser, il suffit de lui faire écouter le premier titre de hip-hop à succès : Rapper’s delight du Sugarhill Gang, sorti en 1979. Les rappeurs du groupe y abordent des sujets légers (danse, habits, drague…) et subissent déjà la critique des puristes du genre. Là où le rap perd en conscience politique, il gagne en complexité et en diversité musicale. Dans une interview du collectif parisien Panama Bende, un des membres loue la richesse des nouvelles productions : “Avant, t’avais juste à trouver un sample (échantillon sonore issu d’un autre titre, ndlr), rajouter une batterie et une basse, et t’avais ton instru. Maintenant c’est beaucoup plus riche et complexe, c’est ça qui rend notre musique intéressante”. Les possibilités offertes par un logiciel de sons sont effectivement bien supérieures à celle d’une traditionnelle MPC, ancestrale machine à la base du hip-hop. La liberté du producteur est sans limite et permet au rappeur d’aborder sa musique d’une nouvelle manière : il ne pose plus simplement des rimes sur un beat, il doit donner sens à ses mots entre les différentes couches de sons. C’est pourquoi des textes épurés - privilégiant la vibe, le sens de la mélodie et la musicalité - sont souvent de rigueur. Le morceau peut alors être apprécié en tant que tel et n’est pas cantonné au statut de “moyen d’expression”. Ce n’est pas pour autant qu’il faut systématiquement associer paroles engagées et mauvaises instrumentales : de Dr Dre à J. Dilla, nombreux sont les musiciens de génie qui ont servi de support à des textes virulents et politisés en fournissant des instrumentales complexes et intéressantes. Mais est-ce vraiment nécessaire de hiérarchiser le hip-hop en fonction de sa conscience politique ?

 

Rap engagé ou rap commercial, rap conscient ou ignorant rap, cette vision manichéenne est terriblement réductrice. Le rap est en effet une culture populaire et est par conséquent le produit de son environnement social et politique. Une analyse au premier degré ne va certes retenir que Médine, Keny Arkana ou IAM, mais le style n’a besoin ni d’un message précis, ni de “pancartes politiques” pour décrire et dénoncer. Les textes et clips de PNL et Sofiane, décrivant la vie de quartier sur fond de gimmicks et de montages syncopés, sont clairement imprégnés d’une dimension sociale : “J’croise les mêmes cafards dans l’même bat’. J’ai les mêmes plats pour les mêmes pâtes”. Le rap absurde de Vald, qui nous apparaît comme totalement apolitisé, est pourtant le reflet d’une génération : la nôtre. Biberonnée à la culture Internet, en quête de sens dans une France à l’horizon grisonnant, notre jeunesse désabusée se retrouve dans les balades de Nekfeu et les déprimes de XxxTentacion, voyage avec les complaintes de Damso et les simagrés cartoonesques de Lil Yachty, danse sur du Drake et du Niska. Notre rap n’a pas besoin de se justifier : entre éclectisme, technique métrique et groove entêtant, sa légitimité n’est plus à prouver, quoi qu'en disent les médias traditionnels qui sont manifestement restés bloqués en 2007. Laissons donc le rap évoluer comme il l’entend, ouvertement politisé ou non. De toute façon, ce n’est pas un critère de qualité. La promotion d’un hip-hop édulcoré, façonné à l’image d’un public ne comprenant pas cette musique et sa diversité est à proscrire. Personne ne veut d’un rap validé par Thierry Ardisson ou Yann Barthès. Libre à eux de télécharger le dernier album de Bigflo et Oli, à nous d’apprécier Booba : “Si tu kiffes pas, t’écoutes pas et puis c’est tout”.

Par Elie Chanteclair et Florent Gouy-Waz