Facebook
  • Politique
Relations russo-turques : Entre idéaux nationaux et pragmatisme politico-économique
Les premiers pourparlers de paix entre le gouvernement de Bachar al-Assad et les rebelles syriens se sont ouverts lundi 23 janvier 2017 à Astana sous l’égide de la Russie, de la Turquie et de l’Iran. Au-delà des difficultés à parvenir à un accord stable, ces négociations mettent en lumière une collaboration russo-turque toujours plus étroite. Celle-ci peut sembler étonnante quand on sait que les deux nations ont plus fréquemment tendu à être des ennemis chroniques que des alliés.
  • Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan à Saint Petersbourg, le 9 août 2016. / © AFP

Les clés pour comprendre : Cet article n’a pas vocation à être exhaustif ni à prendre position mais à donner les éléments nécessaires à la compréhension d’enjeux géopolitiques actuels.

La volonté de domination du Caucase et de l’Asie centrale est à l’origine de cinq siècles de relations diplomatiques chaotiques entre la Fédération de Russie et la République turque. Chacune des deux puissances vise à s’affirmer comme unique puissance régionale, engendrant ainsi de nombreux affrontements tels que la guerre de Crimée de 1853 à 1856 ou la nouvelle guerre russo-turque de 1877 à 1878. La guerre froide va entériner cette opposition avec la création d’un partenariat étroit entre l’Occident et la Turquie, via l’adhésion de cette dernière à l’OTAN en 1952. 

La chute de l’Union soviétique, en 1991, ouvre la voie à un rapprochement diplomatique ainsi qu’à une étroite collaboration économique entre Moscou et Ankara, notamment via les exportations de gaz naturel russe à destination de la Turquie. Cette coopération bilatérale se renforce à partir de 2002, avec l’arrivée au pouvoir de l’AKP et la multiplication des partenariats économiques.

Elle est également permise par l’établissement de deux sphères d’influence distinctes. Tandis que la Russie se concentre sur ses anciens satellites soviétiques comme le Kazakhstan, l’Ouzbékistan ou le Kirghizistan, la Turquie se positionne comme nouvelle puissance régionale au Moyen-Orient. Le pays s’émancipe peu à peu de l’influence occidentale en entretenant une relation privilégiée avec les Etats arabes et en se positionnement ponctuellement contre l’Europe ou les Etats-Unis.

La question syrienne comme point de discorde actuel 

La Russie s’affiche comme soutien quasi indéfectible du régime de Bachar al-Assad depuis près de 6 ans, notamment via  son soutien militaire au régime de Damas depuis le 30 septembre 2015. Cette coopération politico-militaire ne doit cependant pas être comprise comme étant le fruit d’un soutien idéologique mais plutôt comme une attitude pragmatique de Moscou visant à se réaffirmer sur la scène internationale. Le leadership de Vladimir Poutine en Syrie est un moyen habile de sortir la Russie de l’isolement engendré par la crise ukrainienne, tout en soulignant le rôle mineur joué par les Etats-Unis dans le conflit.

 Le maintien de Bachar al-Assad est en outre indispensable à la protection des intérêts géostratégiques russes en Syrie. La chute du régime de Damas pourrait être à l’origine de l’éclatement de la Syrie entre les différents groupes rebelles, ce qui remettrait en question l’unique accès que possède la Russie à la mer Méditerranée via le port de Tartous.

Le régime turc s’est quant à lui positionné de manière radicale en faveur du départ du dirigeant syrien.  Ankara soutient massivement les opposants de ce dernier, tels les Frères musulmans en Syrie, organisation islamique désignée comme organisation terroriste par la Russie.

Selon l’analyse d’Ahmet Insel, politologue en Turquie et vice-président de l’université Paris-I Panthéon Sorbonne, la chute successive des dirigeants du monde arabe à la suite du « printemps arabe » de 2011 est perçue par Erdogan comme l’opportunité d’acquérir une position hégémonique au Moyen Orient. Le soutien de Bachar al-Assad par la Russie représente donc un obstacle de taille aux ambitions turques.

« Un coup de poignard dans le dos »

Tels sont les mots employés par Vladimir Poutine pour évoquer la destruction d’un bombardier russe par l’armée de l’air turque près de la frontière turco-syrienne, le 24 novembre 2015. Ankara a accusé l’appareil d’avoir violé son espace aérien.

Cet incident ouvre la voie à un gel diplomatique entre les deux nations par le biais de nombreuses sanctions économiques et politiques, telles qu’un embargo sur les importations de fruits et légumes ou encore l’interdiction des vols charters russes à destination de la Turquie.

À l’heure où les tensions entre Bruxelles et Moscou ont fait de la Turquie un partenaire économique privilégié de la Russie, ces sanctions représentent un manque à gagner énorme pour la nation turque. Celle-ci est devenue le 5ème partenaire commerciale de la Russie en volume échangé avec 44 milliards de dollars en 2014, et s’est hissée au rang de destination touristique low cost phare des touristes russes avec plus de 4 millions d’entre eux se rendant en Turquie chaque année.

Virage diplomatique depuis l’été 2016

Après plus de 7 mois d’escalade des tensions à coup de sanctions et joutes verbales interposées, un douloureux constat s’est imposé : les deux pays ont une position de plus en plus contestée au sein de la communauté internationale et un certain réalisme politique semble plus que jamais nécessaire. 

En réclamant avec empressement une exemption de visa pour les ressortissants turcs souhaitant se rendre au sein de l’Union européenne, et ce sous peine de non-respect de l’accord visant à réguler le flux migratoire auquel fait face le vieux continent, Erdogan s’est attiré les foudres de ses homologues européens. La position ambigüe du chef d’Etat turc vis-à-vis du dossier syrien ne joue de plus pas en sa faveur, Ankara étant accusé par les Russes d’acheter le pétrole vendu par Daesh.  De son côté, la Russie se voit contrainte de collaborer avec la coalition arabo-occidentale menée par les Etats-Unis contre l’Etat islamique, relativisant ainsi l’influence grandissante exercée par les russes dans la région.

C’est dans ce contexte que s’amorce un processus de normalisation des relations commerciales entre les deux pays le 29 juin 2016, au lendemain de l’attentat d’Istanbul attribué à des mouvances islamiques. Ce rapprochement se confirme à la suite du coup d’Etat manqué contre Erdogan, dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016. Alors que les chefs d’Etats occidentaux se montrent distants et nuancés vis-à-vis du chef de l’Etat turc, Vladimir Poutine sera le premier à lui témoigner son soutien, affichant ainsi un tournant clair dans la politique étrangère russe.

Des intérêts politiques communs

Le réalisme politique de mise dans les relations russo-turques s’explique d’abord par des intérêts politiques convergents entre les deux Etats, justifiant ainsi le soudain changement de priorités du régime turc. La destitution de Bachar al-Assad est devenue un objectif secondaire pour Ankara, qui cherche désormais à affaiblir coûte que coûte le PKK[1], principale représentation politique du peuple kurde en Turquie. Les Kurdes représentent une menace grandissante pour l’intégrité territoriale turque en demandant la création d’une zone autonome reconnue par la scène internationale. Le conflit syrien a permis au peuple kurde de s’imposer comme une des forces militaires régionales majeures en devenant le principal rempart et opposant à l’Etat islamique, gagnant ainsi le soutien des Etats-Unis.

Selon Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur à l’Institut français de géopolitique, cette prise de conscience serait à l’origine d’une entente tacite entre Moscou et Ankara. En échange de l’assouplissement des positions turques quant à la destitution de Bachar al-Assad, Moscou permet à la Turquie la mise en place d’une zone de sécurité à l’ouest de l’Euphrate. Celle-ci lui permet de contrôler les forces kurdes (représentées à travers le YPG[2]) présentes à sa frontière sous prétexte d’une offensive contre l’Etat islamique.

Des intérêts économiques communs

Outre le tourisme, le commerce d’hydrocarbures est une pierre angulaire des relations économiques russo-turques. La Russie a exporté pour plus de 16,5 milliards de dollars américains d’hydrocarbures vers la Turquie en 2014, se hissant alors comme son 2ème fournisseur  en assurant 10,4% de ses importations.

Ce partenariat s’est cependant vu fragilisé par la crise diplomatique de novembre 2015, celle-ci ayant entraîné la suspension de la construction du gazoduc « Turkish Stream » par Gazprom. Le pipeline a pour objectif de relier la Russie à l’Europe occidentale en passant par la Mer Noire et la Turquie. Il doit ainsi  permettre à la Russie de contourner l’Ukraine, pont énergétique et pomme de discorde entre la Russie et les puissances occidentales, tout en assurant 60% de la consommation de gaz turque. La construction du gazoduc représente également  une défaite importante pour les Etats-Unis, en brisant un certain nombre de ses ambitions économiques en Europe. Washington désire en effet rivaliser avec le géant énergétique russe grâce à la vente de gaz de schiste. La construction permettrait finalement à la Turquie de devenir un hub énergétique dans la région.

C’est donc sans surprise que l’on a assisté à une reprise rapide de la construction à la suite de l’amélioration des relations diplomatiques entre les deux pays en août 2016, confortant ainsi de manière quasi définitive le monopole énergétique russe sur le continent européen et l’influence grandissante de la Turquie.

Des relations bilatérales russo-turques contrariées semblent  donc contraires à tout bon sens au vu des intérêts politico-économiques indissociables des deux nations. On peut par ailleurs noter le changement d’alliance implicite opéré par la Turquie, se rapprochant progressivement de l’OCS[3] tout en s’éloignant de l’OTAN. Le pays ne possède en effet plus de raisons objectives de rester dans l’organisation. Elle ne lui a récemment pas permis d’assurer sa sécurité nationale face à la menace terroriste[4]2 et soutient les séparatistes kurdes, principaux ennemis de la République turque. On assiste donc à une redéfinition des alliances entre Moscou, Ankara et Bruxelles.

La Turquie doit cependant rester vigilante et ne peut se permettre de négliger totalement ses rapports avec l’occident, l’Union Européenne restant un partenaire indispensable de la Turquie en étant son premier débouché économique ainsi que son premier investisseur.

Par Julie Wagner


[1] Parti des travailleurs du Kurdistan.

[2] Unités de protection du peuple, branche armée du Parti de l’union démocratique, branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan.

[3] Organisation de coopération de Shangani, organisation intergouvernementale régionale asiatique regroupant la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan.

[4] Une quinzaine d’attentats depuis début 2016 (dernier attentat en date le 6 janvier 2017 à Izmir).