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Sénateurs: Pachas ? Pas tant que ça !
Deux jours au Palais du Luxembourg

 

Au cœur du mois de janvier, alors que les quatre semaines de vacances touchaient à leur fin, je quittais ma contrée girondine -où le froid manquait cruellement à l’appel- pour rejoindre Paris.

La lumineuse, la très belle, même si en ces temps de manifestations et de grèves, ne revêtait pas, c’est certain, ses plus beaux habits. Cela étant, je m’y aventurais tout de même: pari risqué, mais pari pris (et Paris en toute liberté). Mon enthousiasme et mon flegme avaient en réalité, une raison bien précise. Si je rejoignais la capitale, c’était pour réaliser un stage d’observation au Sénat. En Sciences Piste aguerrie -ou presque-, davantage en apprentie des institutions politiques, et assurément en invétérée curieuse, je saisissais l’opportunité et eus donc la chance de me trouver pour un temps au sein de la haute chambre législative du Parlement.

Hasard du calendrier, la veille de mon départ, je regardais -compte tenu de ma passion journalistique- l’émission Capital sur M6, dont le thème de la soirée était le suivant : les moyens dont disposent nos élus. Ce que je retins du reportage que je visionnai, était contenu dès le titre de ce dernier: « Train de vie des sénateurs : les derniers pachas de la République ? » La conclusion du reportage était à l’affirmatif, simple et à peine nuancée: le Sénat est une institution d’un autre temps, une antiquité, où les sénateurs comme les administrateurs disposent d’un budget infini et illégitime.

Nous touchons là à un problème récurrent des médias : celui d’un parti pris, qui ne montre qu’un unique versant du sujet. Les médias ne cherchent pas tant à faire le tour des questions, mais choisissent de se concentrer sur ce qui se dit, sur ce qui est déjà dans l’air. Ils s’accordent avec ce qui veut être entendu. Leur rôle n’est plus assuré. Celui d’investigateur, d’enquêteur impartial, visant à donner une image complète de la réalité, manque grandement. J’étais moi-même tombée dans le piège. Les lunettes de journaliste qui avaient été utilisées me laissaient avec cette unique impression: le Sénat n’est bon qu’à engranger des Millions.

Dans mon bagage, outre ce reportage chiffré, j’avais aussi, comme tout Sciences Piste attentif aux cours d’IP, des connaissances générales sur le Sénat. Ses 348 sénateurs, son élection indirecte, son président deuxième personnage de la République, ses deux sénateurs RN, son renouvellement par moitié… Son histoire institutionnelle en somme. Plus ou moins claire car se mélangeant parfois avec celle des chambres étrangères: entre la téméraire Nancy d’outre Atlantique, les « order » de nos désormais ex-copains britanniques, l’unique Knesset, la relativement démocratique assemblée chinoise ; c’est qu’il m’arrivait presque de dire Sénat pour Douma, Douma pour Sénat, complet contre sens institutionnel et démocratique.

Mais mon séjour aussi court fut-il, ne fut en aucun cas futile. Mes connaissances furent ancrées et approfondies. J’ai pu y apprendre et comprendre maintes choses sur le fonctionnement du Sénat et du monde politique en général.

J’ai d’abord pu découvrir des anecdotes institutionnelles tout à fait improbables. C’est au cœur de l’hémicycle, que ma nature curieuse se vit comblée. D’abord, on constate que les fauteuils ne sont pas de la même taille, ils correspondent aux corpulences des sénateurs. Du plus étroit au plus grand, ils sont placés à la discrétion des agents, afin d’être à la convenance des sénateurs. Aussi, depuis octobre, les votes se font depuis des tablettes accrochées aux tables faisant face aux sénateurs. Mais les urnes qui étaient jusque-là utilisées (chaque sénateur se levait et déposait son bulletin dedans) trônent sur les côtés de La Tribune tels des souvenirs d’un passé encore proche. Quant au placement dans l’hémicycle, il est double, vertical d’abord, puisque de gauche à droite des partis les plus à gauche jusqu’à ceux les plus à droite, puis horizontal, puisque les sénateurs les plus anciens se placent devant, et les nouveaux arrivants, derrière. On découvre aussi des pièces d’or sur les tables de l’hémicycle, aux places les plus emblématiques, comme celle de Victor Hugo, toute sauf misérable, au premier rang, à gauche. Mais au-delà de ces détails, j’ai surtout découvert la vie sénatoriale. M6 me décrivait le sénateur comme un privilégié, un profiteur, un réel pacha de la République. J’y découvrais l’exact opposé.

La sénatrice qui m’avait acceptée en stage, Laurence Harribey, est sénatrice PS de la Gironde depuis 2017. Son rôle n’est pas simple, il est double, triple, même quadruple. Il est compliqué de le définir et d’autant plus de le résumer, tant les tâches qui lui incombent sont nombreuses. Entre la présence à Paris au Sénat, les missions qui en découlent et la présence en circonscription avec de nouvelles et différentes tâches à accomplir, le sénateur doit être de toutes les batailles, sur plusieurs fronts à la fois, son emploi du temps est plus que chargé. Le lundi d’abord, le sénateur est en circonscription. C’est là un travail de terrain et d’équipe aux questionnements bien précis. Puis le mardi et le mercredi, le sénateur est au palais du Luxembourg, membre de diverses commissions (de celle des lois et des affaires européennes pour Madame Harribey), il est confronté à plusieurs missions aux thématiques aussi diverses que variées. Durant les deux jours de ma présence, les sujets dont devaient se préoccuper la sénatrice étaient multiples: le projet de loi bioéthique avec la PMA et les considérations induites de la GPA, la propagande électorale, la délinquance des jeunes, les actes de naissance en fonction des communes et avec en toile de fond évidemment la réforme des retraites. Les sénateurs doivent gérer plusieurs dossiers en même temps, et fournir un travail d’équivalente qualité pour tous. Ils doivent avoir en tête des sujets qui étaient au cœur de l’actualité il y a une semaine, être parfaitement au courant de ceux de la semaine actuelle, et déjà anticiper ceux de la semaine qui arrive. Le sénateur a à faire à une temporalité bien particulière, son présent se divise pour pouvoir répondre aux attentes politiques d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

Pour le reste de la semaine, le jeudi le sénateur se trouve parfois encore au Sénat, dans la journée ou le vendredi il se rend dans sa circonscription, là-bas ce sont donc de nouvelles problématiques qui l’occupent, et qui se prolongent jusque durant le week-end. La sénatrice ou le sénateur a à faire à du cas par cas, de l’écoute, des cérémonies aussi, des lancements divers, à droite, à gauche (surtout). Et je ne vous apprends rien, un département, c’est grand. Les déplacements sont alors nombreux et les kilomètres parcourus défilent, peu étonnant que la voiture (et parfois un chauffeur) soient nécessaires ; étonnant par contre que le reportage de M6 le dénonce avec autant de virulence.

Loin de moi l’idée de plaindre le quotidien d’un sénateur, mais plutôt de le comprendre, le saisir tel qu’il est, observer sa réalité, les responsabilités qui en découlent, les nombreuses missions qu’il oblige. Constater que derrière les chiffres astronomiques parfois dénoncés, existe une autre vérité, un autre versant de la réalité, une vision peut être plus concrète, finalement une autre réponse à la question: qu’est-ce qu’un sénateur, qui ne serait ni « un pacha » ni « un profiteur de l’argent public ». Mes deux jours de stages ne m’ont en tout cas pas donné cette réponse-là.

Une critique, aussi régulièrement adressée aux sénateurs, est celle selon laquelle, le sénateur assis sur son siège d’or, travaille seul, exerçant son omnipotence, en marge de la réalité. Cette critique-là semble bien dénuée de sens quand on pense au rôle même de sénateur, représentant des collectivités territoriales aux préoccupations bien ancrées dans la réalité. D’autant plus que les sénateurs sont loin d’être seuls. J’ai pu découvrir au sein du Sénat un métier aussi intense qu’intéressant ; celui de collaborateur (équivalent de celui d’assistant parlementaire - scandaleusement connu- à l’Assemblée nationale). En effet, compte tenu du nombre de thématiques dont il doit être spécialiste et également de la densité d’informations nécessaires, le sénateur a pour l’épauler, un collaborateur à Paris ainsi que d’autres en circonscription. C’est auprès de ce dernier, cette dernière en l’occurrence, Inès Février, que j’ai passé ces deux jours. J’ai découvert là un métier avec un rythme effréné. Les collaborateurs sont pour la plupart issus de Sciences Po, de cursus de droit ou d’école de commerce. Etre collaborateur demande des compétences diverses : une curiosité inépuisable, un sérieux imparable pour effectuer des recherches sur moult thèmes, des connaissances juridiques précises, une mémoire importante pour être compétent sur tous les dossiers en cours, une maîtrise de la communication et des réseaux sociaux ainsi qu’une grande capacité d’écoute. C’est un métier complet et éclectique aux journées chargées. Les allées et venues dans le Palais du Luxembourg sont incessantes. L’escalier d’honneur monté, la salle des conférences à peine traversée, qu’il faut déjà faire le chemin inverse pour retourner, par des passages quasi- secrets, d’où l’on vient.

Le sénateur n’est donc en aucun cas seul. C’est ce que j’ai aussi pu constater en assistant à la réunion de groupe du PS, le mardi matin. Nombre des sénateurs PS étaient réunis dans une salle du Palais pour discuter des thèmes actuels et la position à prendre sur ces derniers. Mais également pour désigner les sénateurs qui allaient poser les questions au gouvernement le lendemain. J’ai pu assister aux discussions autour de la PMA et GPA qui furent passionnantes. Sujet ô combien subjectif et personnel, le groupe eut du mal à s’entendre, entre défense des libertés de la femme, respect de son corps, intérêt des enfants, ce furent deux heures d’une discussion intense.

Epaulé par des collaborateurs, membre de commissions, présent aux réunions du groupe de son parti politique, le sénateur n’avance pas seul. Derrière le nom singulier de sénateur, se trouve un travail collectif, une réalité plurielle. Il serait alors incorrect de dépeindre le sénateur comme un personnage, prenant, seul, des décisions ; chose qu’M6 ne s’est pourtant pas privé de faire.

Un autre reproche souvent adressé au Sénat, une impression qui est inscrite dans l’inconscient collectif, est ce côté ancien, daté, figé dans le temps du Sénat, « pacha » comme le nommait le reportage de M6. Une grande politesse et un grand sérieux règnent en effet au Palais du Luxembourg. Il est vrai que la garde républicaine est présente à chaque début de séance sénatoriale. Il est vrai qu’on constate beaucoup de courtoisie, des traditions désuètes aussi, mais qui n’en sont pas moins importantes. Cette image que l’on décrit souvent, celle de législateurs d’un autre temps, cette solennité, sont pour moi, ce qui permet en partie le bon fonctionnement du Sénat. Cela est anecdotique, un simple décor sûrement, mais participe grandement au sérieux dont font preuve les sénateurs. C’est un tout. Ce point noir souvent relevé ici et là, me paraît peu pertinent. Il s’agit ni plus ni moins d’une critique facile derrière laquelle se cacher. Le Sénat représente les ors de la République, certes, mais cela ne constitue pas en un défaut, au contraire.

Aujourd’hui le Sénat se trouve confronté à un problème d’envergure. Il ne peut pas jouer le rôle qu’il devrait pouvoir pleinement occuper. Certes, les enquêtes et commissions durant l’affaire Benalla lui ont permis une participation active au bon fonctionnement de la démocratie, assurant la séparation des pouvoirs et mettant en avant les forces parlementaires ; mais les procédures accélérées, utilisées en bon –trop grand- nombre par Emmanuel Macron ne permettent pas au Sénat de traiter les textes avec le sérieux qui le caractérise habituellement. Le rôle du Sénat est alors restreint, le réduisant comme on peut souvent l’entendre, à une simple chambre d’enregistrement, peu utile, laissant l’Assemblée nationale seul législateur décisionnaire. Cette forme d’obstruction parlementaire, quoi qu’on en dise, remet en cause l’importance des parlementaires, et en particulier du Sénat, qui n’étant pas à majorité gouvernementale pourrait être une figure d’opposition efficiente.

Le rôle mal connu, méconnu, aussi flou que malmené qu’on confère au Sénat -image grandement relayée par les médias ou du moins non éclaircie- participe insidieusement à la crise politique que nous connaissons. Les sénateurs et sénatrices sont jugés bien loin de la « vraie vie », assis sur des sièges aux airs de trônes, dans un Palais luxueux, exerçant un pouvoir démesuré avec des moyens l’étant tout autant, alors qu’ils ne sont ni plus ni moins que les représentants du peuple. Considéré comme l’archétype de l’institution archaïque, le Sénat consiste en une véritable inconnue de notre système institutionnel, qui fait notamment qu’aujourd’hui, la relation entre nos institutions et les citoyens se détériore. A l’heure de la crise de la démocratie représentative, où une volonté d’un changement profond et radical se fait entendre, la solution serait d’abord peut être, celle de l’accès à l’information, aux faits ; afin que nous n’ayons plus un simple reflet d’une réalité tronquée, mais désormais, bel et bien, l’accès à la vérité.

 

Amalthée Dupuy-Lacueille

Source utilisée : M6, « Train de vie des sénateurs : les derniers pachas de la République ? Nos élus vivent-ils au-dessus de nos moyens ? » Capital. 12 janvier 2020.