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Tribune: Le politiquement correct

 

L’expression ‘politiquement correct’ trouve ses origines aux Etats-Unis au XIXème siècle. La Political Correctness désigne alors une justesse dans un contexte politique ou juridique. L’interprétation actuelle du politiquement correct revient au philosophe Michel Foucault qui affirmait en 1968 dans la Quinzaine Littéraire qu’une « pensée politique ne peut être politiquement correcte que si elle est scientifiquement rigoureuse ». Elle est reprise, à nouveau aux Etats-Unis, dans les années 1980, détournée pour moquer la peur d’offenser et les discours prudents de la gauche. Critiqué au nom de la liberté d’expression, d’abord par la gauche elle-même puis par les conservateurs, le politiquement correct a pour objectif d’empêcher l’exclusion ou les insultes discriminantes. Le but premier de ce mouvement est d’éviter d’offenser certaines catégories de la population à travers ses propos. Pour cela, il convient de remplacer les locutions, expressions et mots considérés comme péjoratifs ou offensants par d’autres, ou bien d’utiliser  périphrases, euphémismes et consorts. L’essor et la popularisation de cette tendance s’est fait à partir du XXème par les médias qui ont souligné et dénoncé les manquements, pour tenter de définir une norme du politiquement correct. Au fil du temps, cette école a fait changer le langage courant et certaines expressions : un clochard est devenu Sans Domicile Fixe, un invalide est désormais un handicapé par exemple.

 

Toutefois, d’autres modifications montrent une première limite du politiquement correct. Les formules employées pour s’exprimer sur certains sujets se sont euphémisées. Dans un certain nombre de cas, elles sont devenus des moyens de cacher le véritable sens du discours: lorsque les victimes civiles d’une opération militaire sont appelées victimes collatérales ; lorsque les licenciements de masses sont renommés plans sociaux ; lorsqu’une attaque nucléaire est baptisée vitrification ; on peut s’interroger sur l’intention de dire la vérité. Ne parler qu’en euphémisme n’offense certes pas, mais conduit à certaines difficultés de compréhension du message…

Dans cette dynamique de ne pas tout dire, il semble que le politiquement correct représente une barrière au dialogue, à la réflexion et au débat. Hervé Juvin, essayiste français, parle d’un fonctionnement par unanimité successive. Le déploiement par la répétition, l’insistance et presque le martelage de certaines idées les a placées au rang de vérités préétablies. On évoque ici ce qui relève de la santé comme fumer, boire, ou manger sucré mais également les débats sur la diversité et la parité. Les entrepreneurs de moral sont définis par Becker comme les individus qui définissent la norme sociale. On peut citer les gouvernants mais aussi les personnalités publiques de renom dont le comportement influe celui des autres. Ces entrepreneurs de morale ne cessent de proclamer leur attachement à ces causes, qui sont alors considérées tellement justes et unanimement reconnues qu’il n’est plus possible de les réfuter. D’un point de vue individuel, le risque est encore plus grand. S’accorder à l’opinion générale constitue une facilité intellectuelle. C’est adopter le point de vue qui fait consensus pour ne pas s’attirer de problèmes, s’interdire de développer un avis différent pour ne pas se mouiller.

 

Toutefois, il convient de ne pas tomber dans l’excès inverse. Si le politiquement correct est devenu une sorte de dogme assez largement répandu, certains vont volontairement à contre-courant. Ils cachent leurs idées derrière cette pseudo émancipation et tentent de les légitimer par cette seule voie.

En effet, dans les espaces d’expression pouvant parfois apparaître comme aseptisés, certaines émissions radios ou télévisées font volontairement appel à des personnes ouvertement politiquement incorrectes, dans le seul but de se démarquer, de « créer le buzz ». Dès lors, Eric Zemmour ferait presque office de figure de proue de ce courant du politiquement incorrect, ses interventions et déclarations suscitant bien souvent de vives réactions ou de brûlants débats. Le journaliste tient ainsi régulièrement des positions politiquement incorrects, que ce soit sur les phénomènes de société actuelle ou  sur des débats historiques. Il prétend qu’à « la sacralisation des races, de la période nazie et précédente, a succédé la négation des races » ; il dénonce dans une partie de son livre Le Suicide français la « doxa paxtonienne »; il reprend la thèse selon laquelle Pétain et Vichy auraient conclu un pacte avec l’occupant nazi afin de « sacrifier les juifs étrangers pour sauver les juifs français ». Alors, si le politiquement correct s’ancre toujours davantage dans notre société, Zemmour réalise souvent des records d’audience dans les émissions où il apparaît, et ses livres connaissent également un grand succès, aussi bien en librairie que dans le milieu médiatique. Est-ce là un phénomène paradoxal ? Pas tant que ça.

En effet, si les médias traditionnels restent bien souvent dans le cadre du politiquement correct, une certaine ligne tend à s’en émanciper. Si des personnalités publiques comme Serge Gainsbourg ou Michel Sardou ont toujours été politiquement incorrectes, les conséquences  étaient moindres. Les deux chanteurs exposaient leur conception des choses, leurs opinions - certes parfois en décalage avec la société actuelle - mais en restant toujours dans un certain cadre, un certain contexte. Là où le politiquement incorrect devient dangereux, c’est lorsqu’il est utilisé à des fins politiques ou dans la seule recherche du buzz permanent. Ainsi, les mouvements populistes se sont peu à peu emparés du politiquement incorrect, leur permettant de dédiaboliser certaines de leurs positions tout en attirant à eux de nouveaux électeurs potentiels grâce au buzz engendré.

En France, Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen ou encore dernièrement Nicolas Dupont-Aignan sont devenus coutumiers du fait. Ainsi, lorsque le leader en perte de vitesse de la FI « vide son panier » à l’Assemblée; lorsque la vociférante présidente du RN qualifie le président Macron de « complotiste » quand celui-ci argue que certains groupes de Gilets Jaunes sont instrumentalisés par des groupuscules des deux extrêmes, c’est seulement un habile moyen détourné de provoquer le buzz ; lorsque le clivant président de DLF se rend dans l’émission C à Vous dans le seul but de diffamer, choquer et ensuite s’indigner de toute son âme contre ces « journalistes du pouvoir », ajoutant même plus tard qu’il y a « plus de liberté médiatique en Hongrie qu’en France »: c’est encore et toujours dans l’espoir de créer ce fameux buzz. « Plus le mensonge est gros, mieux il passe ».Cette phrase de Joseph Goebbels, ministre de la propagande du IIIe Reich semble toujours autant actuelle chez les populistes de France et d’ailleurs. Néanmoins, en dehors de ces dérives liées à une certaine utilisation du politiquement incorrect, le dogme du politiquement correct et de la bien-pensance ne doit pas continuer pour autant. La liberté d’expression étant inscrite dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, nous avons le droit et le devoir de parler, de nous exprimer librement, sans contrainte aucune, sans formatage, mais ce, dans la seule limite de la liberté des autres, dans le respect et la tolérance. En d’autres termes, tout ce que la recherche du buzz systématique ne représente en aucun cas.

 

Ainsi, l’émancipation de la norme, le “franc-parler” revendiqué par ces personnalités et de plus en plus apprécié par les spectateurs ne doit pas devenir un argument pour valider ses idées et les faire accepter sous ce prétexte. Il semble, qu’encore une fois, l’on s’éloigne du fond, de l’argumentation et du raisonnement logique. Lorsque les tweets de Trump influencent plus l’opinion américaine que les essais des politologues ou les analyses de professeurs sur les sujets économiques et politiques, on peut se demander si justifier ce que l’on dit est encore nécessaire.

Par Eymeric Job, Thibault Michelin, Cyann Starck