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Un système éducatif en panne

Juin 2018, Tomblaine, banlieue de Nancy, collège Jean Moulin. Me voici plongé dans la vie de l’établissement pendant un mois. Mes missions : assurer une forme d’aide aux devoirs avec pour objectif le brevet des collèges, aider mes collègues -devenus amis- dans leur rôle de surveillants et décharger qui que ce soit dans le collège de quelconque mission encombrante. De ce mois en immersion dans un établissement réputé « difficile » de l’enseignement secondaire français, je retiens beaucoup de bons souvenirs mais aussi, voire même surtout, des incompréhensions, des frustrations et des envies de révolution.

Ces diables de professeurs

Aymen est en quatrième. A ma question sur ce qu’il souhaiterait faire plus tard il me répond avec assurance « footballeur ou ingénieur son ». Super, en voilà un gamin qui a de la volonté. Mais, lorsque j’évoque les moyens de se former vers ces métiers, la conversation prend une toute autre tournure. Car oui, pour Aymen, aller en seconde générale semble être un rêve auquel il n’a pas le droit de prétendre. J’essaye alors de comprendre ce qui le pousse à penser ça, alors même qu’il a une moyenne de 14. « Je sais pas, c’est les profs, enfin les gens quoi, ils pensent que je suis trop bête pour faire généralel ». Ce jeune de 13 ans a donc déjà intégré un discours fataliste et culpabilisant des professeurs. Malgré mon envie de révolte et mes tentatives pour lui expliquer que non, son futur n’est pas déjà déterminé et que seules les limites qu’ils se fixent existent, l’écume de mon idéalisme se brise bien vite sur les récifs du système scolaire français.

Cet élève qui me tient un discours si pessimiste me pousse à me demander de qui il peut bien tenir cela. La professeur de français qui le traite de bon à rien ou bien le professeur d’EPS dont les blagues prononcées avec fierté et fracas, blessent plus qu’elles ne réconcilient ? C’est pourquoi, le métier de professeur est si beau. Le professeur dispose d’un pouvoir considérable et ses propos peuvent laisser tout autant de stigmates que les moqueries subies dans la cour de récréation. Mais comment blâmer un professeur lorsque l’on considère la complexité de la tâche qui lui incombe, particulièrement dans un établissement difficile ? Car en creux, c’est peut-être de cela dont il s’agit : se résoudre à ne pas pouvoir sauver tous les élèves, et pourtant essayer chaque jour de le faire. Dès lors, comment blâmer un professeur ou une professeure, qui, à bout de nerfs, se permettrait d’outrepasser le champ du dicible. Oui, enseigner et un métier aussi beau que dur en France. Des emplois du temps jugés légers et des congés payés généreux ne suffisent plus à attirer. Une récente étude de l’OCDE a montré que parmi les professeurs, seuls 5% estiment que leur métier est valorisé dans la société. Constat alarmant d’un mal-être au sein du corps enseignant, récemment relancé par le mouvement #PasDeVague, symptôme de l’incompréhension entre professeurs et administration.

L’administration ou comment gérer une grosse machinerie ?

Cette incompréhension est bien réelle en effet et se transmet par induction à tous les niveaux d’un établissement. Car si en théorie chacun a un rôle bien précis ; en pratique, professeurs, administration ou équipe de vie scolaire voient parfois la délimitation entre leurs fonctions s’estomper. Que ce soit pendant mes années passées sur les bancs de mon collège, ou lors de mon retour dans cette structure au mois de juin dernier, le rôle de l’administration dans l’orientation m’a toujours posé question. Que l’on ne s’y méprenne pas , l’orientation au moment de l’après collège est cruciale dans le parcours d’un élève. Bien que débattue en conseil de classe, la décision finale revient au chef d’établissement, alors même qu’il constitue sûrement la personne qui a la rapport le plus distant et le moins représentatif de l’élève. Soumis à la pression de l’Académie, elle-même soumise à la pression du Ministère, l’administration a souvent du mal à appliquer les directives dessinées par les grands pontes de l’Education Nationale. On ne redouble plus, car cela coûte trop cher. Mais que faire de ceux dont le niveau est trop faible pour intégrer le lycée général et qui s’obstinent à le vouloir. Comment demeurer pédagogue dans de telles situations ? Voilà une tâche bien ardue reposant sur les épaules de l’administration et à laquelle, elle est souvent bien trop peu formée.

Des inégalités cumulatives

A défaut de créer des inégalités, le système scolaire ne les gomme pas. Une fois ce postulat de départ intégré, plus rien ne peut nous choquer. Et pourtant, il y aurait de quoi, en un mois dans un collège. Car tel un miroir d’une ségrégation sociale et ethnique, le collège offre un formidable tissus d’inégalités flagrantes, que les élèves comprennent souvent, sans savoir les nommer.

Je me souviens encore de Mme Bruneau, ma professeure d’histoire de cinquième au collège Victor Hugo de La-Celle-Saint-Cloud, collège assez semblable en termes de fréquentation à celle du collège Jean Moulin. Mme Bruneau donc, avait pour habitude de dire : « Vous savez les enfants, la connaissance c’est comme un mur. Pour l’élever, il faut des fondations solides, c’est ce que vous avez appris en primaire ou en sixième. Puis après, on monte les briques, une à une. Mais dans la classe, j’en vois certains qui n’ont pas de fondations solides, ou qui refuse de rajouter des briques. Mais un mur avec des trous les enfants, c’est un mur qui s’écroule. On ne peut rien bâtir là-dessus, vous comprenez ? Vous comprenez ? ». A l’époque cette métaphore niaise prononcée avec grandiloquence ne suscitait que rires et moqueries chez moi. Et si Mme Bruneau n’avait pas totalement tort ? Car lorsqu’il me faut rappeler à un élève de troisième la conjugaison du verbe « être » au présent de l’indicatif, je me demande avec insistance ce que cet élève a pu faire en classe toutes ces années. Du reste, le rapport du Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) de 2016 a illustré cette problématique. Le collège est le lieu où le fossé entre classes supérieures et classes populaires se creuse. Comme le font remarquer M. Battaglia et A. Colas dans Le Monde, les élèves des établissements les plus défavorisés, en fin de 3e, ne maîtrisent que 35 % des compétences attendues en français contre 80 % pour les élèves scolarisés dans un contexte privilégié.

S’il y a tant d’inégalités, c’est entre autres parce qu’il n’y a pas de prise en compte du statut individuel de l’élève. La noble volonté de considérer que tous les élèves sont égaux et par conséquent, qu’ils doivent avoir la même éducation est erronée. Car cela sous-entend que l’on nie qu’il existe des différences, que l’école seule, du moins dans son schéma actuel, n’a pas la capacité de faire disparaitre.

En effet, les récentes enquêtes (PISA, Timss), solides scientifiquement même si contestables en termes de méthode d’évaluation, ont montré l’effondrement du niveau chez nos élèves dans certains domaines, que ce soit parmi les classes sociales supérieures ou populaires. Il est donc urgent d’agir, spécifiquement sur l’orthographe et les mathématiques.

Un système parfois illisible

Par ailleurs, une des inégalités les plus perverses est sûrement celle liée à la connaissance du système. Souvent sous-estimée ou laissée de côté, elle ne doit nullement être négligé comme un facteur structurant dans la différenciation des ambitions et donc des parcours. Des parents maîtrisant parfaitement les différentes voies d’accession aux formations jugées les plus gratifiantes ou associées à la réussite académique, demeurent souvent la clé de la réussite. De même, à l’opposé du spectre scolaire, les élèves rencontrant les plus grandes difficultés disposent également d’une information plus que partielle sur les possibilités qui s’offrent à eux. Et face à cette méconnaissance, les parents préfèrent que leurs enfants se fondent dans le moule plutôt que de recevoir une aide personnalisée, jugée dévalorisante. Ainsi, de nombreuses propositions de réorientation dans des structures encadrant mieux les élèves comme les classes relais ou classes SEGPA se voient chaque jour refusées, de peur que la famille soit déconsidérée ou bien que le futur de l’enfant soit dors-et-déjà fixé. Trop souvent, la voie générale demeure l’unique solution d’un système engorgé et à bout de souffle.

 

Les politiques publiques en matière d’éducation des dernières décennies ont toujours pris le parti de combler les lacunes plutôt que de repenser le modèle. Or, quand les systèmes éducatifs de certains autres pays, eux aussi pointés du doigt pour leur caractère inégalitaire, ont fait de grands progrès ; la France, elle, stagne. Il serait donc temps de réinventer notre école, et ce en profondeur. La réforme voulue par le gouvernement actuel prend désormais le parti de mettre l’accent sur le cycle maternel, en considérant que c’est un âge ou beaucoup de choses se fixent. Nous ne pouvons qu’espérer une réelle avancée éducative, dont la pertinence préviendrait d’un détricotage par les gouvernements suivants. Bien évidemment, aucune réforme ne règlera tous les problèmes tant ils sont liés à des questions sociales, économiques et ethniques, inscrits à plus large échelle dans notre société. Les professeurs, les élèves et leurs parents n’attendent pas qu’un quidam se présente avec une baguette magique, pour dissimuler le bois abîmé des bancs d’école sous une couche de beau vernis. Ils attendent seulement que l’école Française cesse de se mentir à elle-même, et qu’elle trouve le courage de tirer les conclusions de ses échecs.

 

Par Antoine Claval