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  • Politique
Une Contribution aux débats sur les retraites

Ambroise Croizat (PCF), le père du système de retraite français.

 

Depuis 2 mois, la France traverse un conflit social inédit. Le projet de réforme des retraites proposé par le gouvernement semble faire l’unanimité contre lui. Dans cet article, j’aurais pu écrire, une fois de plus (de trop ?) que la grève n’est pas la meilleure solution ou que d’autres pays ont fait des réformes pires. Mais à quoi bon rabâcher des choses entendues déjà, fussent-elles vraies. Je préfère utiliser les quelques lignes que l’on me laisse pour apporter une contribution à ce débat houleux. Peut-être me trouverez-vous trop libéral, peut-être trop keynésien, le but de cet article n’est pas de vous convaincre que la réforme promue par le gouvernement résoudra tous les problèmes, ni même qu’elle est bonne.

 

Les bases de l’économie publique

Commençons loin du débat des retraites et parlons économie publique. Et même économie plus généralement. Lorsque j’achète un livre, je perds de l’argent et gagne un livre. Si j’avais suffisamment d’argent avant d’acheter mon livre, j’ai maintenant un livre et un peu d’argent. Si je n’avais pas suffisamment d’argent, je m’endette, c’est-à-dire que j’emprunte, soit à des amis, de la famille, etc., soit à a banque. Je dois à un moment où à un autre rembourser à celui qui m’a prêté l’argent, parfois sans intérêts, parfois avec (les fameux agios bancaires).

Si une telle analyse est vraie dans un système capitaliste, elle fonctionne aussi pour l’environnement : les écologistes nous préviennent en effet que nous ne pouvons pas vivre éternellement au-dessus de nos moyens et contracter une dette envers la planète. Dépenser plus que ce que l’on a nous impose de devoir rembourser tôt ou tard, soit en diminuant notre consommation pour permettre à la terre de se régénérer, soit en le payant cash avec développement de maladies, destruction des écosystèmes, etc.

Ainsi, toute consommation ou dépense nécessite un paiement, remboursement ou entrée d’argent.

 

L’argent public pour les nuls

L’Etat-providence est né il y a longtemps : Bismarck créa l’assurance sociale pour les travailleurs allemands en réponse à un mouvement social au XIXème siècle, la 1ère Guerre mondiale marqua le véritable début de l’Etat-providence, ce dernier versant des pensions de guerre aux vétérans ou aux veuves et orphelins de guerre. A partir des années 30, de grands travaux aux Etats-Unis seront inspirés par les travaux de l’incontournable économiste John Maynard Keynes. Enfin, après la Seconde Guerre mondiale naissent les modèles sociaux tels que nous les connaissons aujourd’hui (en France, c’est le communiste Ambroise Croizat qui permit que la Sécurité sociale vît le jour, celle-ci étant aujourd’hui d’ailleurs protégée par la Constitution). L’Etat aide les citoyens (et quelques non-citoyens) en leur versant assurances chômage, accès à la santé, éducation, retraites, etc.

En échange, et pour financer ces dépenses, les gens doivent payer des tributs : ceux-ci peuvent être des impôts directs, des impôts indirects ou encore des cotisations. Les impôts sont perçus sur un achat, un revenu, une production, autrement dit sur de la richesse.

Les impôts directs sont payés directement par les gens qui bénéficient de la richesse en question : c’est le cas des impôts sur le revenu (payé par les personnes qui ont un revenu), la taxe foncière (payée par les personnes qui ont une propriété), l’impôt sur les sociétés (qui est payé par les entreprises sur leur bénéfice), etc.

Les impôts indirects sont payés par une personne autre que celle qui va bénéficier de la richesse, d’où leur nom de « indirect ». Ce seront par exemple la taxe sur la valeur ajoutée (j’achète un paquet de gâteau à 1€, l’entreprise qui produit les gâteaux touche 1€ et verse une partie à l’Etat en tant que TVA), les taxes sur l’essence, les jeux, l’alcool, etc.

Les cotisations sont prélevées sur les salaires et payés en majorité par les entrepreneurs (les patrons) et pour le reste par les salariés. Autrement dit, pour donner un exemple fictif, si un patron fixe à son employé un salaire de 1000€ par mois, le patron paiera 100 euros de cotisations patronales et le salarié paiera 70€ de cotisations salariales.

 

La retraite par points supprime-t-elle la solidarité nationale ?

Dans le monde merveilleux de la théorie se font face 2 grands modèles de retraites : Dans un système par répartition, les enfants paient les retraites de leurs parents. Autrement dit, les actifs d’aujourd’hui (travailleurs et chômeurs) paient les retraites des retraités d’aujourd’hui (via les impôts, les cotisations, etc.). Puisque les retraités sont soumis aux impôts, ils contribuent aussi à payer une partie de leur retraite. Dans un système par capitalisation, les gens financent leur retraite avec leur argent. Autrement dit, mes cotisations et mes impôts serviront à payer ma retraite (et pas celle des autres).

Le gouvernement parle depuis 2017 d’un système par points. Il convient en premier lieu de balayer une rumeur souvent entendu : Non, un système par points n’est pas forcément un système par capitalisation. En effet, un système par points signifie que les travailleurs gagnent des points en fonction de critères (nombre d’heures travaillées, salaire, pénibilité, etc.). Lorsque les travailleurs partent à la retraite, le montant de la pension est calculé à partir du nombre de points. Ceci étant, les pensions peuvent être financées par répartition ou par capitalisation. Les deux sont tout à fait possibles.

 

L'âge d'équilibre

Récemment la question de l’âge d’équilibre été brandie par le gouvernement comme un élément central – finalement abandonné, du moins temporairement– du projet de loi. L’âge d’équilibre comme l’appelle notre gouvernement signifie que le montant de la pension sera versé plus ou moins selon l’âge auquel on part. Par exemple, dans un système à points avec un âge d’équilibre fixé à 65 ans :

- Quelqu’un qui part à la retraite à 50 ans : le montant de sa pension sera calculé à partir des points qu’il aura accumulé jusqu’à ses 50 ans. L’âge pivot permettra que l’on ne lui verse que 25% de la pension calculée ainsi, puisqu’il est parti à la retraite « trop tôt ».

- Quelqu’un qui part à la retraite à 60 ans : le montant sera calculé à partir des points acquis jusqu’à ses 60 ans et on lui verse 50% du montant de la pension calculé avec les points.

- Pour quelqu’un qui part à la retraite à 65 ans, on calcule le montant de la pension à partir des points qu’il a gagnés jusqu’à son départ à la retraite, et on verse 100% du montant calculé ainsi.

- Pour quelqu’un qui part à la retraite à 75 ans, on calcule le montant de la pension à partir des points qu’il a gagnés jusqu’à ses 75 ans et on verse 110% du montant obtenu.

Le gouvernement a proposé que cet âge d’équilibre soit de 64 ans. L’objectif de l’âge d’équilibre est clair : inciter les gens à travailler plus longtemps. Avant de comprendre pourquoi le gouvernement souhaite que les gens travaillent plus longtemps, je me permets une petite digression pour rappeler comment fonctionne le système actuel de retraite (qui possède déjà un système proche de l’âge d’équilibre proposé par le gouvernement).

 

Calculer le montant des retraites aujourd’hui

En France, le système actuel fonctionne à partir de 2 critères :  (1) Un âge légal minimum de départ à la retraite, fixé à 62 ans.  (2) Un nombre minimum de trimestre (une quantité de travail minimum) qui dépend des métiers, des années de naissance, etc.

Lorsqu’un individu atteint les 62 ans et possède assez de trimestres pour partir à la retraite, il part à la retraite à taux plein (autrement dit il touche 100% du montant de sa retraite calculée à partir de son salaire et de la pénibilité). Il peut également continuer de travailler pour augmenter un peu sa pension de retraite. Lorsqu’un individu atteint les 62 ans mais ne possède pas assez de trimestre pour bénéficier d’une retraite à taux plein, il peut quand même partir à la retraite, mais sa retraite sera définitivement diminuée. Par exemple s’il lui manque 10 trimestres, il ne touchera que 80% du taux plein (exemple fictif une nouvelle fois, pour montrer comment fonctionne le système).

Ceci étant, si la personne part à la retraite après 67 ans, elle part automatiquement au taux plein. On dit alors que 67 ans est l’âge maximal pour bénéficier du taux plein ou âge du taux maximum automatique.

 

Travailler plus pour gagner plus (N. Sarkozy)

Pourquoi le gouvernement s’entête-t-il alors avec cet âge d’équilibre ? Question de « responsabilité financière » nous explique le Premier Ministre Edouard Philippe. L’âge d’équilibre incite les gens à partir à la retraite après 65 ans (dans notre exemple de tout à l’heure). Mais pourquoi tous les gouvernements s’obstinent à vouloir allonger la durée du temps de travail ?

En 1945, la Seconde Guerre mondiale prend fin, et après des années en berne, la natalité repart à la hausse jusqu’aux années 60 et 70. C’est le baby-boom. En faisant l’approximation que les gens partent à la retraite à 67 ans (âge maximum pour bénéficier du taux plein), les baby-boomers nés en 1945 partent à la retraite en 2012 et ceux nés en 1970 partiront à la retraite en 2037. Sauf que… sauf que depuis le baby-boom, la natalité a baissé. Donc le nombre d’actifs entre 2012 et 2037 et après sera faible par rapport au nombre de personnes qui seront à la retraite. Or le système de retraites public français est un système par répartition. Donc ce sont les actifs qui paient pour les retraités de la même période. Conséquence : si rien ne change, l’argent va manquer. En économie publique, on appelle ça une composante automatique de la dépense publique : le nombre de bénéficiaires des pensions augmente en même temps que le nombre d’actifs qui les paient diminue. Augmenter la durée du temps de travail, ce sont des cotisations supplémentaires engrangées et des pensions de retraites en moins à payer.

Un deuxième élément explique cette volonté de repousser l’âge de départ à la retraite. A la création de la Sécurité sociale par Ambroise Croizat (PCF) en 1945, l’âge légal de départ était de 65 ans et l’espérance de vie à la naissance était d’environ 67 ans. En 1993, le gouvernement nommé par François Mitterand diminue l’âge de départ à la retraite à 60 ans. Et depuis, il est remonté à 62 ans, mais l’espérance de vie à la naissance en 2019 atteint entre 79 et 85 ans (pour les hommes et les femmes respectivement). Autrement dit, la durée passée à la retraite a été multipliée par 9 entre 1945 et aujourd’hui. Cela implique plus d’argent versé aux retraités. Une fois de plus, comment les financer ? Dès lors, la question de la réforme du système de retraites se pose. Vouloir ne rien changer au modèle actuel serait une erreur car cela causerait à terme des problèmes budgétaires importants.

 

Les retraités et la pauvreté

Un argument que l’on entend souvent dans le débat sur la réforme des retraites est la question de la pauvreté de nos aînés. En réalité, la direction générale du Trésor publiait en 2012 une comparaison des systèmes de protection sociale français et allemand. Ce rapport nous donne un certain nombre d’information intéressantes sur les retraités en France. Un des indicateurs intéressants mis en avant par ce rapport du Trésor Public est le rapport entre le niveau de vie des retraités et le niveau de vie de la population générale.

Ainsi, on y apprend que le revenu des personnes de plus de 65 ans est de 95% du niveau de vie la population général. Ensuite, on remarque que ce taux diminue au fur et à mesure que l’âge avance : les 65-75 ans ont un niveau de vie presque équivalent à celui de la population (98% du niveau de vie moyen) alors que les plus de 75 ans ont un niveau de vie plus faible (90% du niveau de vie de la population). Enfin, il faut signaler que les seniors seuls ont un niveau de vie équivalent à 85% du niveau de vie des seniors non-seuls, soit 80% du revenu de la population générale. On rappellera ici qu’il s’agit de moyenne et que celles-ci masquent souvent des inégalités.

De même, ce rapport expose les taux de pauvreté des seniors français. On y apprend que le taux de pauvreté pour l’ensemble de la population française est de 13%. Chez les retraités, ce taux est de 8%. Chez les plus de 65 ans, il est de 11%. Chez les plus de 75 ans, il s’élève à 13%. Enfin, on note que le taux de pauvreté chez les femmes de plus de 65 ans est plus élevé (12%) que le taux de pauvreté chez les hommes âgés de plus de 65 ans (9%), ce qui est une conséquence logique du fait que les femmes soient moins bien payées que les hommes en France.

Donc, le taux de pauvreté chez les personnes âgées est plus faible que le taux général. Evidemment, il est toujours désolant de voir des personnes vivant dans la pauvreté. On pourrait souhaiter que le taux de pauvreté fût de 0. Malheureusement, c’est presque impossible. En effet, le taux de pauvreté correspond aux personnes dont le revenu est inférieur à 60% du revenu médian. Or, le revenu médian est le revenu tel que la moitié de la population gagne moins, et l’autre moitié gagne plus. Il est actuellement d’environ 1 700 euros. Donc 50% des Français vivent avec moins de 1 700 euros par mois et les autres 50% vivent avec plus. Le taux de pauvreté est donc d’environ 900 euros par mois. Autrement dit, pour que le taux de pauvreté soit égal à 0, il faudrait que personne ne gagne moins que 60% du revenu médian. Il faudrait pour cela que les revenus soient très concentrés autour du revenu médian, donc il faudrait qu’il n’y ait presque pas d’inégalité.

 

Financer les retraites : théorie et pratique

Pour cette analyse, on supposera que l’on reste dans un système par répartition, autrement dit, les actifs d’une période continueront de payer les pensions des retraités de la même période. Si le système de retraites ne change pas, on s’avance donc vers un problème de financement, avec des dépenses plus importantes que les retraites, générant ainsi un déficit : l’objectif sera donc de diminuer et reboucher ledit déficit. Plusieurs possibilités (co)existent pour cela. Intuitivement, lorsque nos dépenses dépassent nos revenus, on peut soit dépenser moins, soit gagner plus. C’est pareil en économie publique.

La première possibilité consiste donc à baisser les pensions de retraites du système public, sans changer le taux de cotisation. Cela a plusieurs effets négatifs: tout d’abord, cela augmente le taux de pauvreté chez les personnes âgées, et stimule les fonds de pension privés (dont l’objectif est la rentabilité financière).

La seconde possibilité consiste à baisser les dépenses publiques dans d’autres domaines pour pouvoir garantir les retraites. Par exemple, on économise 1 millions d’euros dans l’éducation nationale pour pouvoir maintenir voire légèrement augmenter les retraites. La première question que cela soulève est : où baisser les dépenses ? Dans la santé qui est déjà en train de s’effondrer ? Dans l’éducation nationale qui manque de moyens ? Dans la justice qui n’a pas d’argent ? Dans l’armée et les forces de sécurités qui sont de plus en plus sollicitées ? La seconde conséquence est assez logique : supprimer un peu de service public, c’est transférer ses missions (santé, éducation, transports, etc.) au privé. Or, le privé est intransigeant avec le concept de rentabilité à court-terme. Donc on peut s’attendre à une hausse des prix (notamment pour la santé et l’éducation, qui sont aujourd’hui gratuite) mais aussi à une sélection des activités (écoles privées qui modifieront le programme scolaire dans un certain sens, hôpitaux privés qui sélectionneront leurs patients, etc.).

La troisième possibilité consiste à baisser les dépenses de retraites via un artifice mathématique. En effet, les dépenses totales de retraites sont égales à la pension de retraite moyenne multipliée par le nombre de retraités. Toucher au nombre de retraités est difficile, donc on peut faire baisser la pension moyenne pour baisser le montant total des retraites. Pour cela, on peut baisser les retraites de manière dégressive. Autrement dit, les retraités les plus modestes ne verraient aucun changement tandis que les plus riches verraient leur retraite diminués. Et entre les deux, les retraites diminueraient d’autant plus qu’elles sont élevées (on rappelle que lorsque l’on parle de retraite, on parle des retraites versée par la Sécurité sociale, et non les retraites privées). Si les plus à gauche soutiendront à raison qu’un tel système diminue les inégalités, les plus libéraux relèveront un problème : cela augmenterait la pression fiscale sur les classes moyennes et supérieures, déjà les plus soumises à la pression fiscale.

La quatrième possibilité consiste à augmenter les cotisations. Dit autrement, cela revient à taxer plus le travail. Comme le signale l’économiste américain Lawrence Summers « Toutes les taxes découragent quelque chose. Pourquoi ne pas décourager les mauvaises choses comme la pollution plutôt que les bonnes choses comme le travail ? ». On comprend aussitôt pourquoi le patronat s’y oppose. Cela pourrait avoir un autre effet pervers : en augmentant le coût du travail (égal au salaire plus les cotisations salariales et patronales plus l’équipement nécessaire pour un travailleur), les entreprises peuvent embaucher moins et le chômage augmente.

La cinquième possibilité consiste à augmenter les impôts indirects, comme la TVA. La dernière fois qu’un gouvernement a voulu augmenter les taxes, des protestations d’origine sociale et de longue durée se sont installées . De plus, les taxes indirectes sont injustes puisque quelqu’un qui gagne 6 000€ par mois ne consomme pas 4 fois plus qu’un salarié touchant 1 500€ mensuels. Donc il ne paie pas 4 fois plus de TVA.

La sixième possibilité consiste à augmenter les impôts directs (impôts sur le revenu, etc.) mais une fois de plus : (1) les Français y sont-ils prêts ? (2) Cela peut désinciter les gens à avoir des hauts revenus ou les entreprises à faire de hauts chiffres d’affaires et donc ralentir l’activité économique française.

D’aucuns signalent qu’en luttant contre l’évasion fiscale, on pourrait récupérer un certain nombre de millions d’euros. Cela est peut-être vrai, mais : - Le montant étant caché, il est difficile de s’en servir comme d’une source solide de financement des retraites (ou de l’activité publique en général). - Le montant étant caché, comment le récupérer ? La France possède déjà les services du Trésor et le Parquet national financer. Aussi y a-t-il des efforts de faits pour lutter contre l’évasion fiscale. S’ils ne portent pas leurs fruits, peut-être est-ce dû à la nature criminelle (et remarquablement bien cachée) même de l’évasion fiscale plutôt qu’à un prétendu manque de volonté de la combattre.

Dans tous les cas, si l’on ne souhaite pas diminuer le montant et donc des dépenses de retraites, il faut augmenter les entrées d’argent public pour financer ces retraites. Margaret Thatcher a dit un jour : « L’argent public n’existe pas, il n’y a que l’argent des contribuables. ». En effet l’argent public n’est rien d’autre à l’origine que l’argent des contribuables. Aussi, augmenter les ressources publiques signifie-t-il diminuer les ressources privées des contribuables.

 

Les régimes spéciaux : un mille-feuille à la Française

Le Gouvernement actuel propose la création d’un régime de retraite universel à point. Si nous avons déjà évoqué quelques éléments sur les régimes de retraites (mode de financement, calcul des pensions, etc.), reste à mentionner la complexité du système français. Le régime de retraites français se compose d’un régime dit général pour les salariés du secteur privé (qui représente 82% des retraites), et d’une quarantaine de régimes spéciaux. Il faut enfin ajouter que de nombreux Français sont également affiliés à une complémentaire de retraite privée (ils versent toute leur vie de l’argent à cette complémentaire privée et celle-ci leur verse un complément de pension une fois qu’ils sont à la retraite).

Ces régimes spéciaux sont dédiés à certains corps de métiers. Il y en a un pour la Société Nationale des Chemins de Fer Français (SNCF), un pour la Régie Autonome des Transports Parisiens (RATP), un pour les industries électriques et gazières (les anciennes structures EDF-GDF), le régime spécial des Mines, celui des cultes (pour les prêtres, imams, rabbins, moines, etc.), celui des notaires, celui des employés de la Banque de France, le régime autonome des avocats, le régime des salariés agricoles, le régime de la fonction publique d’Etat, celui de la fonction publique territoriale et hospitalière, ou encore le RSI, le régime spécial des indépendants.

 

De l’utilité des régimes spéciaux

Au vu d’un tel nombre de régimes, il convient de se demander pourquoi ils existent. Une des raisons qui explique les régimes spéciaux est la spécificité des corps de métiers auxquels ils sont dédiés.

Une grande partie des régimes spéciaux concernent des travailleurs du secteur public (fonctionnaires, agents de la SNCF et de la RATP, travailleurs de la Banque de France, etc.). Le secteur public doit assurer un service en continu, ce qui n’est pas le cas des entreprises privées. Une entreprise privée sans salariés ne peut pas fonctionner, mais l’histoire s’arrête là. En revanche, si l’Etat n’a pas de fonctionnaires, comment administrer le pays ? S’il n’y a pas de cheminots ou de travailleurs à la RATP, comment assurer le service public du transport ? L’idée des régimes spéciaux est donc la suivante : pour inciter des citoyens à travailler pour le public, on leur offre des garanties telles que la stabilité de l’emploi ou des conditions de retraite « avantageuses » (financées souvent par des cotisations supérieures à la normale). L’idée est la même pour les notaires ou les avocats, donc l’assistance est garantie par la loi. Supprimer les régimes spéciaux, c’est donc prendre le risque de manquer de cheminots par exemple.

Dès lors, l’existence de régimes spéciaux est justifiée, et le Gouvernement a d’ailleurs déjà assuré que les policiers notamment auraient un régime particulier avec la nouvelle réforme. Ceci étant, faut-il nécessairement 40 régimes spéciaux ? Probablement non.

 

Et au final ? Si on s’endettait ?

La question se pose. Si l’on continuait ainsi, quitte à s’endetter pour financer les retraites publiques, que se passerait-il ? La dette française atteint déjà presque 100% du PIB français, et la France ne semble pas au bord de la faillite. Pire, le Japon, pays le plus endetté au monde avec une dette supérieure à 300% de son PIB aligne des signes de réussite : 3ème économie mondiale, une des meilleures espérances de vie, un des meilleurs niveaux de développement, 19ème IDH le plus élevé au monde (alors que la France est 24ème). La dette ne serait-elle que du vent ?

Qu’un pays s’endette, ce n’est pas forcément mauvais : cela peut vouloir dire qu’il se développe, investit dans l’éducation, les transports, la santé, etc. Aussi, les pays en développement voient souvent leur dette augmenter au cours de leur croissance, et c’est une bonne chose. A vrai dire, la dette n’est pas forcément la grandeur la plus préoccupante. C’est le déficit public qui est beaucoup plus surveillé. Pourquoi ? Pour diminuer la dette, il faut que les entrées d’argent dans les caisses de l’Etat soient supérieures aux dépenses du secteur public, composé des administrations publiques, des entreprises publiques et de la Sécurité sociale (paiement des fonctionnaires, financement des projets, versement des retraites, achat d’équipement public, etc.). Autrement dit, le secteur public doit être géré de façon à faire des bénéfices. Si le secteur public est géré de façon à ce que les entrées et les sorties d’argent s’équilibrent, le déficit est alors de 0 et le niveau de la dette se maintien. Enfin, si les dépenses sont plus importantes que les recettes, le secteur public est déficitaire et la dette s’accroît.

Reprenons l’analogie avec un être humain : prêteriez-vous de l’argent à un ami qui veut se soigner ou acheter un livre pour lui permettre de s’en sortir à l’école ? Probablement que oui. Mais accepteriez-vous de prêter de l’argent à cet ami s’il ne vous remboursait jamais ? Peut-être pas. Mais surtout, prêteriez-vous de l’argent à un ami si ce qu’il dépense est continuellement supérieur à ce qu’il gagne ? Autrement dit, lui prêteriez-vous de l’argent alors que l’équilibre de ses finances n’est pas une de ses priorités ?

Les banques financent le déficit des pays. Les 100% du PIB que la France doit rembourser, c’est à des banques. Ces banques ont permis à la France de dépenser de l’argent, alors que tout l’argent public récolté par les impôts avait déjà été dépensé. Si l’Etat dépense 10 milliards d’euros, mais que les impôts, taxes et autres n’ont permis de récupérer que 9 milliards d’euros, alors 9 milliards de dépenses sont financées par les contribuables et le milliard restant est financé par les banques. Si vous n’accepteriez pas de prêter de l’argent à un ami qui ne se soucie jamais de vous rembourser, pourquoi une banque le ferait ?

 

Quelques idées de réforme

Pour conclure cet article, qui jusqu’à présent aura été plus un exposé qu’une prise de position, je compte poser quelques pistes, qui, à mes yeux, pourraient servir de base pour une réforme des retraites.

1. Tout d’abord, 10% des seniors sont considérés comme pauvres en France, contre 13% pour la population générale. Ceci étant, comme pour toute la population, il faut un minimum social, permettant d’assurer un certain niveau de vie. Bien sûr, un tel revenu minimum serait accessible aux personnes ayant cotisé. Dès lors, il faudrait avoir travaillé pour le recevoir.

2. Pour permettre aux gens de travailler et de cotiser, il faut permettre d’accéder à l’emploi. Donc une politique de lutte contre le chômage basée notamment sur la formation continue (pour permettre de se reconvertir à s’adapter à un monde mouvant) est nécessaire.

3. Ensuite, garantir l’égalité salariale entre hommes et femmes pour que les femmes ne soient pas pénalisées à la retraite. Elles ont des retraites plus faibles à cause des écarts de revenus au cours de leur carrière. Enfin, les femmes sont plus souvent veuves que les hommes, en raison de leur espérance de vie supérieure à celle des hommes. Or les personnes seules sont plus pauvres.

4. Il faudra augmenter la base de cotisations. Pour cela, on peut augmenter légèrement la durée de travail par semaine, à 37 heures par exemple et augmenter l’âge légal de départ à la retraite à 64 ans. En effet, financer les retraites implique bien de prendre de l’argent quelque part.

5. Ensuite, on peut augmenter les taxes sur les produits nocifs, tels que le tabac, l’alcool, l’essence, les plastiques ou piles non recyclables. Ceci permettrait de gagner des revenus et de désinciter la consommation de ces produits.

6. Toujours dans les mesures à prendre pour libérer des ressources, il conviendrait de réfléchir aux différentes sources de dépenses qui ne paraissent pas justifiées ni suffisamment rentables. Ainsi, on pourrait s’interroger sur la nécessité de financer le projet EPR d’Areva, l’entretien d’aéroports dans de petites villes, l’entretien de lignes ferroviaires de proximité et les remplacer par des lignes de car, la création d’agences à outrances avec des fonctions parfois très proches les unes des autres (rien que dans le domaine de la corruption, nous avons TracFin, le Parquet national financier, l’agence nationale anti-corruption, la division nationale d’investigations financières et fiscales, l’office central de lutte contre la corruption et les infractions fiscales et financières, ainsi qu’une partie des effectifs de la direction générale des finances).

7. On peut conserver le régime général du privé tel qu’il fonctionne aujourd’hui.

8. Concernant les régimes spéciaux, on pourrait les fusionner (progressivement s’il le faut) pour former un régime spécial. Celui-ci inclurait alors les cheminots, les agents de la RATP, les fonctionnaires d’Etat, les fonctionnaires territoriaux, les personnels hospitaliers, les magistrats, les avocats, les notaires. En somme, il concernerait toutes les fonctions dont l’existence est nécessaire au fonctionnement de notre administration et de notre service public. Ce régime pourrait être une compensation pour les obligations de service minimum qui existent dans le public et non dans le privé.

9. Mieux inclure les partenaires sociaux à la gestion des entreprises (salaires, conditions de travail, etc.) et à la gestion du système de retraite. Cela implique également que lesdits partenaires sociaux soient plus représentatifs et que le taux de syndicalisation dépasse les 8%.

En espérant que ces éléments auront contribué à alimenter votre réflexion sur la réforme du système de retraites. Je vous conseille également 3 livres qui pourront alimenter votre réflexion : La Réforme des Retraites, de Bruno Palier - Refonder le système de protection sociale, de Bruno Palier, Bertand Gazier et Hélène Périvier - Les 3 mondes de l’Etat-providence, de Gøsta Esping-Andersen

Madrid, le 30 janvier 2020.

Post Scriptum : J’espère que les lecteurs ne m’en voudront pas d’avoir employé tant d’exemples fictifs. Au vu de la complexité du système de retraite, il est difficile de donner des chiffres précis pour le nombre de trimestres, le taux de cotisation, etc.