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Zoom sur les Témoins de Jéhovah

 

Considérés comme une secte ou comme une simple association culturelle, raillés ou craints, peu importe leur positionnement politique ou leur éducation, les Témoins de Jéhovah ne laissent pas indifférents et génèrent souvent des débats sans fin entre leurs défenseurs et leurs détracteurs. Plongez dans leur histoire, leurs dogmes mais aussi dans les critiques à leur encontre afin de mieux comprendre les Témoins. 

 

Une organisation relativement récente

Si les Témoins de Jéhovah semblent exister depuis de nombreuses années, on retrouve en réalité leurs racines à la fin du XIXe siècle, ce qui peut sembler récent quand on considère d’autres mouvements comme le catharisme, branche du catholicisme apparue dès le XIIe siècle et prêchant que le monde (visible) fut créé par le diable et non par Dieu, laissant lieu à des persécutions de la part de l’Eglise catholique et au déclin progressif du culte.
Les Témoins peuvent difficilement être comparés aux cathares, et ce majoritairement pour une raison idéologique : si les cathares ont mis au point un culte véritable, différent du catholicisme et suivant ses propres dogmes, les Témoins sont eux plutôt une branche de la religion catholique, qui divergent par certains aspects mais dont les principes rejoignent en grande partie ceux de l’Eglise.
On considère Charles Russell comme le fondateur du mouvement : cet Américain s’écarta en 1870 du christianisme pour se rapprocher du mouvement adventiste, qui estime que le Christ va revenir et dont les fidèles vivent dans l’attente de ce retour. Russell pensait qu’à partir de 1874, le Christ reviendrait sur Terre et sa présence ne serait visible que par les fidèles. Cette période devait durer jusqu’en 1914, année à partir de laquelle commencerait le « temps des gentils » et le millenium, le règne millénaire du Christ.
Grâce à ses nombreux voyages et au rythme d’écriture de ses textes, Russell put fonder des groupes de fidèles dans de nombreux pays, groupes qu’il regroupa en 1884 en une organisation appelée « Zion's Watch Tower Tract Society ». Il faudra attendre 1931 pour voir ses fidèles adopter le nom de Témoins de Jéhovah.
A la mort de Russell en 1916, le juge Rutherford reprit la main. Il établit que, contrairement à son prédécesseur, 1914 marquait le début d’une période sombre puisqu’une bataille se serait produite entre les anges et Satan et que ce dernier aurait été précipité sur Terre, donnant lieu à tous les malheurs se produisant durant les années qui suivirent. Cette version est encore au cœur du culte actuel, tout comme le fait que les Témoins incarneraient, dans leur globalité, le « serviteur fidèle » de l'Évangile, mentionné dans l’Evangile comme arrivant les mains vides et recevant tout de son maître, ici associé avec Jésus. Les Témoins seraient donc ici des serviteurs du Christ recevant de sa main tout ce qu’il estime nécessaire de leur prodiguer.

 

Croyances et traditions majeures

Les Témoins se dissocient du christianisme plus « classique » par différents aspects, en se rapprochant des adventistes mais en étant parfois plus radicaux que ces derniers sur certains points. Leur majeure dissension est mise en évidence par le nom même de l’organisation : les Témoins de Jéhovah estiment en effet que le vrai nom de Dieu, Jéhovah, a été oublié et qu’ils le servent donc en invoquant son nom réel en tant que patronyme de leur organisation. 
Ils croient en outre en l’existence d’élus, au nombre de 144 000, qui gouverneront la Terre depuis le Ciel lorsqu’aura lieu la destruction des « méchants » et l’instauration d’un monde nouveau, ce processus se produisant à une date indéterminée, mais prochaine.
Les fidèles des Témoins vivront eux sur Terre dans le bonheur absolu en suivant les instructions de ces fameux élus.
Les croyances des Témoins ont parfois été source de conflits et de persécutions : puisqu’ils estiment vivre dans le « Royaume de Dieu », ils ne saluent pas les drapeaux et ne reconnaissent pas l’existence des pays, ce qui leur a attiré des ennuis au cours du XXe siècle, notamment sous le IIIe Reich ou en URSS. 

Le site des Témoins, www.jw.org pour les curieux, permet de découvrir leurs croyances, dans un langage très simple afin de parler à tous les publics. 18 leçons sous forme de vidéo sont prévues à cet effet, centrées autour de l’amour de Dieu et censées répondre aux interrogations des fidèles. La première leçon s’intitule par exemple « Dieu vous invite à devenir son ami » et explique à l’aide de citations bibliques que Dieu attend de ses fidèles qu’ils cherchent son amitié par-dessus tout, peu importe que cela leur attire des critiques ou des moqueries. 

 

Les Témoins aujourd’hui

A première vue, on pourrait penser qu’ils sont dirigés par une seule personne, historiquement un homme comme le laisse imaginer la rétrospective ci-dessus. La réalité est tout autre : l’organisation ne fait en effet pas de séparation entre clergé et fidèles, comme cela peut être le cas au sein de l’Eglise catholique, mais estime que chaque Témoin doit prêcher la « parole de Dieu » et qu’il est donc investi d’une mission divine. Regroupés au niveau local dans des congrégations d’environ 200 personnes, ils sont à cette échelle dirigés par des Anciens, à minima lors des assemblées, qui sont menés par ces derniers.
Les Témoins insistent, dans la rubrique consacrée aux anciens sur leur site internet, que ces derniers ne sont pas payés pour leurs responsabilités mais qu’ils ont un rôle précis : ils sont censés « prendre soin des autres », « les protéger », « enseigner à faire la volonté de Dieu » et « encourager ».
 

Loin d’être une simple poignée de fidèles, les Témoins ont réussi à s’étendre sur tous les continents, au point d’atteindre (d’après leur site officiel) le nombre de 8,6 millions autour du monde. Ils clament également pratiquer leur religion dans 240 pays et territoires.
Ce succès s’explique en partie par les nombreux voyages de Rutherford, comme expliqué plus haut, mais également par une stratégie de communication très aboutie : leur site est le plus traduit au monde puisqu’il est accessible aux pratiquants de plus de 500 langues et met à disposition des publications consultables en 700 langues différentes. En plus de cette disponibilité linguistique très large, tout est mis en place pour faciliter la transmission de leurs enseignements : les différentes rubriques disponibles sur leur site sont très facilement compréhensibles, ils proposent des cours bibliques gratuits et, comme vous l’avez sûrement repéré sur notre chère place des Vosges, ils n’hésitent pas à mettre à la disposition des passants des fascicules directement dans la rue. 

 

Les Témoins de Jéhovah, une organisation dangereuse ? 

De nombreux avis vont en effet dans ce sens. L’organisation est considérée par beaucoup comme une secte, statut que démentent formellement les témoins sur leur site : selon eux, une secte est soit caractérisée par la création d’un mouvement religieux en soi ou par sa déviance d’un mouvement existant, deux processus formellement niés, par leur dangerosité et la caractéristique d’un leadership dévolu à un seul homme, ce qui ne peut selon eux s’appliquer aux Témoins de Jéhovah puisque ces derniers ne reconnaissent pas de chef et sont « bénéfique[s] à [leurs] membres ». 

La définition même de secte est souvent remise en question et reste subjective. En France, il existe un organisme officiel luttant contre les dérives religieuses, nommé Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires(MIVILUDES). Sur leur site officiel, le mot secte n’est pas employé directement mais plutôt l’expression « dérive sectaire », ainsi définie : « Elle se caractérise par la mise en œuvre, par un groupe organisé ou par un individu isolé, quelle que soit sa nature ou son activité, de pressions ou de techniques ayant pour but de créer, de maintenir ou d’exploiter chez une personne un état de sujétion psychologique ou physique, la privant d’une partie de son libre arbitre, avec des conséquences dommageables pour cette personne, son entourage ou pour la société. »

Selon cette définition, les Témoins de Jéhovah semblent à première vue, et selon leurs revendications, ne pas être inclus dans cette définition.
Il existe cependant de nombreux témoignages qui remettent en question ce fait, notamment celui d’un ancien membre de l’organisation en Pologne publié en 2016 sur Reddit.
Considéré par les membres comme un « apostat » depuis sa défection, l’ex-témoin décrit une organisation très oppressante : le cas d’un ancien remettant en question l’organisation et étant poussé au suicide par la pression des autres membres alerte, tout comme la place des femmes au sein de l’organisation. Ces dernières sont en effet vues comme un « complément de l’homme » et doivent rester sous la domination de leur mari sans possibilité d’occuper un poste au sein de l’organisation.
Enfin, un des points mis en évidence par ce témoignage est la gestion de la maltraitance infantile. Au lieu de considérer cela comme un crime, les Témoins minimisent son importance et tentent de gérer le problème en interne, comme un péché ordinaire et sans avertir les autorités. Selon l’ancien témoin, ils accordent plus d’importance à la bonne réputation de l’organisation qu’à la sécurité des enfants. 

 

Tous ces éléments tendent à relativiser le côté bénéfique de l’organisation. Même si les Témoins se présentent comme des personnes uniquement centrées sur le bonheur d’autrui et suivant les commandements de Jéhovah, il existe de nombreuses zones d’ombre dans la vie des membres qui alarment, expliquant pourquoi beaucoup de personnes ont tendance à s’en méfier. Il est toutefois difficile de trouver des témoignages précis d’anciens membres tournant le dos aux Témoins, surtout quand on considère la pression qui est imposée implicitement à ses membres. 

 

Tanguy Sanlaville.