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A travers les yeux d'un djihadiste
Au-delà de l’étiquette de monstres ou de barbares qui peut facilement leur être accolée, les djihadistes restent avant tout des êtres humains, avec leurs valeurs, leur identité et leur système de pensée propres ; qu’il est important d’analyser. Pour comprendre, et pour avancer. Entretien avec Lamiss Azab, professeure de pensée politique arabe à Sciences Po Menton

La plupart des gens sont choqués devant la barbarie des attentats commis par les djihadistes. Qu’est-ce qui, psychologiquement, les rend capables d’une telle violence ? Tout d’abord, il est important de distinguer djihad et djihadisme, et de resituer ces deux phénomènes dans leur évolution historique. Le djihad [littéralement : « effort », « lutte » ou « résistance » en arabe, NDLR] préexiste à l’Islam, mais il a pris une connotation religieuse et sacrée avec les guerres de conversion à l’Islam et les guerres de défense contre le non-musulman. C’est à partir de ce concept originel de djihad qu’a émergé le djihadisme tel qu’on le connaît aujourd’hui. L’évènement déterminant dans son apparition est la naissance d’un courant radical au sein de l’organisation égyptienne des Frères Musulmans autour du penseur Sayyid Qutb, qui entreprend de théoriser l’action du mouvement, alors que celui-ci n’avait à l’époque pas de doctrine à proprement parler. Qutb veut redéfinir l’action des Frères Musulmans autour d’une nouvelle forme de djihad, non pas un djihad défensif visant à la préservation du territoire contre l’étranger, le colonisateur, mais un djihad offensif qui théorise la violence contre un autre similaire dans sa religion et dans sa nationalité. La cible principale est ici le musulman jugé mauvais de par son intentionnalité, c’est-à-dire parce que ce qu’il croît ou pense est considéré comme entrant en conflit avec les valeurs de l’Islam. C’est à partir du moment où on voit apparaître des organisations qui se permettent de juger de l’intentionnalité de l’autre (ce qui va pourtant à l’encontre des préceptes de l’Islam) que l’on peut parler de la naissance du djihadisme. Même si les Frères Musulmans restent officiellement modérés, Sayyid Qutb s’inscrivant rapidement en rupture avec le sommet de l’organisation, il est à l’origine de la constitution d’une frange radicale au début des années 1960, une mouvance qui se radicalise encore d’avantage à l’exécution de son chef (en raison de son opposition farouche à Nasser) et dont la pensée se propage vite bien au-delà des frontières égyptiennes. On voit ainsi l’apparition de groupuscules, comme Al-Qaïda, qui extrémisent très fortement la pensée originelle de Sayyid Qutb et l’appliquent à travers le djihadisme tel qu’il est compris aujourd’hui. C’est avec cette naissance d’une forme moderne de djihadisme engendrée par Sayyid Qutb que se produit une rupture psychologique qui explique les attentats, et qu’on a ainsi vu pour la première fois dans le contexte égyptien des personnes tirant sur des inconnus. En effet, le jugement de l’intentionnalité permet une rupture avec l’humanité de l’autre, qui est jugé simplement sur ce qu’il représente et est perçu comme une image, une représentation du mal. Dès lors le tuer devient une sorte de « mission sacrée » : le meurtrier, porteur d’un message plus grand que lui et investi d’un sentiment de transcendance, ne se sent plus lui-même humain mais comme une émanation du bien, son meurtre n’étant finalement que l’accomplissement de l’acte porté par la main de Dieu contre celui qui s’y oppose. Cette double déshumanisation intervient dans un univers mental propre aux djihadistes, qui vivent dans un monde d’images et de symboles plus que d’actes et de réflexion, et éradiquent ainsi l’autre d’avantage de manière symbolique que concrète. On retrouve cette perception de la cible dans les descriptions des premiers djihadistes qui ont tiré sur des personnalités politiques ou littéraires dans le monde arabe ou à l’étranger. Par exemple, les djihadistes qui ont tiré, en plein centre-ville du Caire, sur le grand écrivain égyptien Naghib Mahfouz (prix Nobel de littérature), au début des années 1990, ont expliqué qu’ils étaient en train d’éradiquer la voix de Satan qui commençait à s’infiltrer parmi les égyptiens (l’écrivain ayant personnifié Dieu et ses prophètes dans son ouvrage Les Fils de la Médina). Mais lorsque ce sont des civils qui sont pris pour cible par des djihadistes, comme lors des attentats du 13 novembre, que représentent-ils ? C’est une question à laquelle on n’a pas encore de réponse claire. On commence à intégrer, dans la réflexion autour de ce problème, la logique de l’intérêt : au lieu de toucher directement le symbole du système et des valeurs qui dérangent, ici ce serait le Président français, on choisit de tuer un maximum de civils pour nuire à son image et faire pression sur lui (par rapport à son implication en Syrie par exemple). Le choix de s’attaquer à des civils, plutôt qu’à une personnalité symbolique dans le contexte français, répond aussi à un objectif de faire le plus de bruit possible et de transmettre une menace à l’international qui dépasse les frontières de la France. Mais on peut aussi imaginer que les civils sont pris pour cible au-delà de cette logique d’intérêt car ils acceptent de vivre dans un certain système, au sein d’un certain régime et avec certaines valeurs. Je pense également qu’il faut prendre en compte la notion de l’image particulière de la France, un pays qui ne ressemble pas aux djihadistes et à leur pensée, et qui peut offrir à ses habitants un bien-être incomparable avec le terrain d’origine de ces organisations ; ainsi on voit bien que les lieux pris pour cibles, des cafés, une salle de concert, sont les symboles d’une certaine liberté et d’une certaine joie de vivre. La diversité intellectuelle, culturelle et religieuse et la place de l’Islam en France sont également très bien comprises et assimilées par les groupes comme Daech, qui cherchent aussi à montrer qu’ils sont prêts à toucher des cibles parmi lesquelles il pourrait y avoir des musulmans. Quelle relation existe-t-il entre le djihadisme et la religion ? Le lien est aujourd’hui très réduit entre le djihadisme et la religion. Alors que Sayyid Qutb était interprète du Coran et avait une grande connaissance du texte, dont il s’est servi pour élaborer sa théorie djihadiste, il n’a pas transmis la même méthode de travail à ses disciples. Ainsi, les générations suivantes jusqu’à aujourd’hui se sont limitées à une connaissance très réduite du texte, se bornant à certains versets coraniques appris par cœur et transmis avec une interprétation unique servant leurs intérêt, alors qu’il pourrait y avoir une multitude de lectures. Le djihadisme actuel utilise ainsi la religion de manière orientée et restrictive, comme prétexte pour donner une sacralité à leur action. Cette interprétation djihadiste est diffusée, à la faveur de la montée de groupuscules, par une certaine manière d’enseigner l’Islam, non plus dans des institutions reconnues mais par des personnes qui s’autoproclament comme connaissant l’Islam, qui apprennent par cœur ces passages très réduits et s’en imprègnent pour ensuite les transmettre en se constituant en référant. Cela peut par exemple se passer dans des mosquées désaffectées, autour d’un imam qui ne maîtrise pas toujours l’arabe ni le français et ne peut ainsi pas analyser en profondeur le texte coranique ni en transmettre le sens à une génération de jeunes qui ne maîtrisent pas l’arabe (jeunes nés en France d’origine immigrée). Le discours peut aussi provenir d’un jeune comme eux, qui n’a aucun privilège au niveau de l’éducation religieuse, mais qui a plus de charisme et une capacité de persuasion plus importante. Pourtant, la quête d’identité religieuse est souvent une des raisons personnelles qui pousse les jeunes à s’engager dans la voie du djihadisme. Je crois qu’il y a des jeunes qui sont en demande de connaissance religieuse pour apporter à leur identité un maillon manquant, qui ne peut provenir de l’Islam trop traditionaliste et à la fois avec des valeurs flexibles que peuvent porter les familles musulmanes dans un contexte de banlieue ou autre. Ils peuvent ainsi basculer dans un discours qui leur promet de leur apporter des valeurs en les faisant retourner « aux sources » de l’Islam. Dans quelle mesure cette problématique d’identité est-elle déterminante dans le basculement dans la radicalisation ? La question de l’identité est à la fois religieuse, nationale, mais surtout, ce dont je me suis rendue compte lors de l’élaboration de ma thèse, c’est que la véritable problématique de fond est l’identité de banlieue. L’adhésion des jeunes au discours djihadiste est ainsi favorisée par la stigmatisation à laquelle ils font face, qui se fait plus par rapport à un lieu qu’à une religion ou une origine, et par leur appartenance à un monde perçu comme dégradé et dégradant. En effet, même si la religion représente normalement une part infime dans la multitude des éléments identitaires qui composent une personne, elle est ici une réponse au reste des identités qui sont stigmatisées : les jeunes cherchent à se trouver par la religion une identité valorisante et cohésive qui n’a été accomplie ni par leur présence à l’école, l’éducation n’ayant souvent pas permis d’apporter les valeurs escomptées (valeurs « de la République »), ni par leur présence en France ou leur appartenance à la banlieue dans un contexte particulier (l’après 11 septembre ayant souvent joué un rôle catalyseur). Comment s’opère l’identification à une mission « sacrée » ? On peut identifier deux facteurs qui facilitent cette identification. Le premier est l’absence d'Église dans l’Islam, de représentation spirituelle suprême. Il n’y a ainsi pas d’institution qui sacraliserait, officialiserait telle ou telle mission ; la foi étant individualisée, il suffit de lire un passage ou un autre du Coran, de le comprendre de telle manière et de vouloir le suivre pour pouvoir se sentir investi d’une mission sacrée. L’identification à une mission est d’autant plus facile lorsque des gens lisent pour vous et vous expliquent ce que signifie tel ou tel passage : la réflexion et le cheminement intellectuel étant déjà faits, il vous suffit alors d’entrer dans leur logique et de vous laisser persuader. Il est ensuite tout à fait possible, quand on est soutenu par une infrastructure, de trouver la force psychologique de sauter le pas. Le deuxième facteur est lié à la manière dont sont présentées les grandes problématiques de l’Islam aujourd’hui. On sent un mal-être, un malaise, ou comme l’appelle Meddeb [écrivain franco-tunisien, NDLR] une « maladie de l’Islam », lié à un besoin de renouveau, de relecture des textes. Les djihadistes voient comme la cause de ce malaise une dérive des préceptes religieux originels, et préconisent donc un retour à une lecture littéraliste. Ainsi, ils utilisent la situation actuelle pour mobiliser en présentant une vision orientée de la réalité : lorsqu’on vous expose les solutions aux problèmes actuels et qu’on vous propose de prendre les armes et d’aller toucher une cible pour aider la cause de l’Islam, vous êtes transcendé par votre mission, vous vous sentez comme le prophète qui va remettre l’Islam dans la bonne voie. Vous avez parlé de la fonction qu’ont les attentats d’attaquer un système de valeurs contraire à celui défendu par le djihadisme. Dans quelle mesure les futurs djihadistes sont –ils déjà en rupture avec la société dans laquelle ils vivent avant de s’engager ? Est-ce que le djihadisme leur permet de trouver un monde qui leur correspond ? On retrouve une prédisposition à s’exclure soi-même dès le départ, une volonté de donner un sens à sa vie différent de ce que l’on voit autour de soi, mais on n’a pas nécessairement les outils intellectuels pour comprendre les raisons précises de ce sentiment, ni une idée de ce que l’on veut pour remplacer sa condition actuelle. J’ai enseigné à des personnes en Egypte [entre 2001 et 2007, pendant l’élaboration de sa thèse, NDLR] qui sont devenues djihadistes a posteriori, et je voyais bien qu’elles n’étaient pas à l’aise dans le monde dans lequel elles vivaient, qu’elles vivaient par projection dans d’autres discours et d’autres identités qu’elles auraient aimé avoir. Ensuite, une fois qu’on a basculé, on peut trouver cet objectif qu’on ne percevait pas avant d’intégrer l’organisation. Soit on l’accepte et il satisfait notre recherche, soit il est refusé car il ne correspond pas à la quête engendrée par le refus du monde ambiant par certains jeunes. Par exemple, avec Daech, on commence à comprendre le piège, que quand bien même le monde autour de nous ne nous plairait pas, l’entrée dans l’organisation ne serait pas la solution. En effet, beaucoup de déserteurs sont revenus de Daech après avoir découvert ce que c’était de l’intérieur, et racontent la vraie place de la religion dans l’organisation, c’est-à-dire simplement une façade, et qu’ils ne trouvaient pas ce bien-être physique et moral qu’ils attendaient. Une deuxième rupture psychologique peut alors se produire : on se rend compte que c’est à l’intérieur de soi qu’il faut chercher cette paix, cette lecture de la religion qu’il faut construire soi-même lorsqu’on n’est pas en phase avec le monde qui nous entoure, plutôt que d’adopter les idées toutes faites préparées par l’autre. Comment est-ce que les déserteurs ont réussi à s’extraire de ce conditionnement psychologique, de cet environnement dans lequel ils étaient confinés ? C’est un processus très difficile. Concernant le profil que j’ai pu connaître, l’extraction s’est faite au prix d’une sorte de « dédoublement », c’est-à-dire d’être capable de se rappeler qui on était, à quoi ressemblait sa vie et à quoi on aspirait avant d’intégrer ce système. Ce sont souvent des personnes très jeunes, et leur jeunesse est à double tranchant : sans repères, sans expérience, vous pouvez être conditionné d’une telle manière que ces organismes définissent toute votre vision du monde ; en même temps elle peut vous permettre de garder le cap sur les idéaux que vous vous étiez fixés et de vous rendre compte que votre nouvelle vie ne leur correspond pas, que votre quête de l’Islam ne se résume pas à un entraînement physique quotidien et à cinq prières ou plus par jour, car en réalité on ne vous apporte rien au niveau de la réflexion et au niveau identitaire. Cette prise de conscience nécessite une grande maturité, et je n’ai pas rencontré de personnes qui l’avaient accomplie sans faire partie de la culture arabe et islamique, sans avoir un arrière-plan culturel sur l’Islam. Après s’être extrait, quel regard portent-ils sur leur expérience ? C’est très douloureux mais c’est en même formateur : avoir vécu la manipulation rend très lucide par la suite, et on se rend compte qu’au final, si le fait de s’accrocher à une valeur morale, à un symbole religieux ne reste pas « humain », alors ce n’est pas religieux, et ce qui se passe dans les camps d’entraînement n’a rien d’humain. Des témoignages racontent que l’on fait principalement faire des entraînements « à l’afghane » aux djihadistes, avec la volonté de les exténuer pour qu’ils n’aient plus ni le temps ni les capacités de réfléchir, et qu’ils exécutent ensuite les ordres de façon automatique. Il n’y a au final que très peu d’éléments religieux, très peu de formation spirituelle à quelque philosophie que ce soit, ce qui ne permet donc pas de répondre à la quête identitaire et religieuse que nombre de jeunes étaient venus chercher en s’engageant dans Daech.

Propos recueillis par Sébastien Grob.