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Christiane Taubira : « Si la gauche accepte de subir le discours de la droite, elle renonce à elle-même »
Engagement, valeurs, poésie : dans une interview accordée au Parvenu et à Europe’n’Roll, Christiane Taubira aborde des thématiques politiques autant que personnelles. « J’estime qu’à un moment ou un autre, je dois répondre de l’état de la société », a notamment confié l’ancienne garde des sceaux.

Lorsque vous avez quitté le gouvernement, en janvier dernier, vous avez twitté : « Parfois résister c’est rester, parfois résister c’est partir ». Dans une société capitaliste où la recherche du profit est centrale, est-ce que résister c’est rêver ?

Oui, résister c’est rêver. Résister est essentiel, y compris contre soi-même. Il faut conserver une vigilance permanente. Lorsque l’on est aux responsabilités, cette vigilance nous empêche de tomber dans le vulgaire, de mal faire, de sombrer dans l’habitude. Il faut parfois résister à des tentations, à des pressions. Au plaisir d’être flatté facilement, aussi. Mon guide, c’est ma conscience.

Vous dites souvent que vous avez passé l’âge de faire de la politique…

J’ai montré que je savais partir. Mais je me sens sensible à l’état du monde. J’estime qu’à un moment ou à un autre, je dois répondre de l’état de la société. J’ai dit que ne votais pas ce texte de loi (sur la déchéance de nationalité, ndlr) parce que je pensais qu’il n’était pas conforme à l’intérêt des citoyens. Mais je n’ai pas rompu avec la gauche. Donc je porte l’ensemble de la législature. J’estime que c’est une loyauté nécessaire en politique.

Vous avez récemment déclaré que, depuis trente ans, la gauche accumulait des défaites culturelles et politiques. Au vu de la prédominance des thèmes de sécurité et d’identité dans la campagne des primaires, la gauche a-t-elle déjà perdu la bataille des idées pour 2017 ?

Elle perdra si elle persiste à laisser la droite la plus dure donner le tempo. Cette frange de la droite est crispée sur certains sujets, dont l’identité. Lorsque la gauche a défini ses contours au moment de la Révolution française, elle l’a fait sur la construction de la nation, sur l’identité civique des citoyens. La droite l’a fait sur le maintien d’une société d’ordres et de privilèges. L’identité est un sujet de divergence entre la droite et la gauche. La gauche doit donc dire ce qu’est l’identité pour elle. Son histoire et ses racines sont ancrés dans une nation civique. C’est-à-dire des hommes et des femmes d’origines et d’apparences différentes, qui forment ensemble une communauté de destins. Qui partagent les mêmes droits et les mêmes obligations. Si elle accepte de subir le discours de la droite, la gauche renonce à elle-même.

Mais on a la sensation que d’autres thèmes mériteraient d’être plus abordés : les inégalités, la mondialisation… Comment la gauche peut-elle replacer ces thèmes au centre du débat ?

Elle doit le faire. La gauche a une histoire internationaliste. Elle ne peut rester indifférente face à la répartition toujours plus inégalitaire des richesses dans le monde. Elle ne peut rester indifférente face aux injustices et aux inégalités, sur le territoire français comme en Europe. Il faut que la gauche affirme ces combats comme priorités. Elle ne le fait plus, elle parle d’autre chose. Elle gère. Elle sait gérer, mais cela ne peut pas être le cœur de son discours. Sur la sécurité aussi, la gauche se laisse emporter par la vision de la droite. Alors qu’elle défend la sûreté, ce qui va bien au-delà. Elle cherche à préserver toutes les conditions nécessaires pour que nous vivions en sécurité dans la société : sécurité du travail, sécurité sociale, sécurité physique.

Vous avez publié votre livre, « Murmures à la jeunesse », moins d’une semaine après votre démission du gouvernement. On a pu y voir une justification de votre départ. Au final, quel était le message adressé aux jeunes ?

Le message du livre était d’encourager la jeunesse à monter sur scène. D’affirmer que les valeurs et les symboles qui nous font tenir ensemble, construits et légués de génération en génération, sont précieux. Il est important que vous le compreniez, pour que vous les défendiez. Je vous donne tous les éléments pour cela, parce que je ne suis pas sûre que vous les ayez vous-mêmes. Mais pas pour me justifier. J’ai écrit ce livre en pensant aux jeunes, du premier au dernier mot. J’ai réfléchi. Qu’est-ce qu’il justifiait que je parte avant que la réforme de la justice des mineurs soit entérinée, sachant que sans moi elle ne serait sûrement jamais accomplie ? Un message à la jeunesse.

Vous êtes entrée en politique en tant que militante indépendantiste guyanaise. Alors que plusieurs régions européennes affirment des envies sécessionnistes, l’indépendantisme est-il une chance ou une menace pour l’Europe ?

Jean-Marie Tjibaou, un indépendantiste kanak (en Nouvelle-Calédonie), a défini l’indépendance comme le droit de choisir ses interdépendances. Ma vision de l’indépendance est le droit des peuples de choisir leur destin. Ils peuvent décider de se lier à d’autres destinées. Mais les Guyanais n’avaient à aucun moment eu cette opportunité. Si j’ai arrêté de militer pour l’indépendance, c’est parce que les Guyanais eux-mêmes ont cessé de la désirer. Ils croyaient en l’anticolonialisme de la gauche. L’arrivée de Mitterand au pouvoir a été un tournant. A partir de là, la métropole n’était plus perçue comme une force oppressive.

Léopold Sédar Senghor disait : « La poésie ne doit pas périr. Car alors, où serait l’espoir du Monde ? » Maniez-vous la poésie comme une arme, ou comme un moyen d’apporter de la beauté au monde ?

La poésie est à la portée de tout le monde. Elle transmet la beauté des mots, la force des pensées. Un grand poète caribéen, Derek Walcott, a défini la poésie comme « la sueur de la perfection ». Tout le monde peut dégager de la poésie. Elle ne s’exprime pas que par des vers. Il y a de la poésie dans le rapport à l’autre, dans le regard que l‘on jette sur le monde. Quand elle est exprimée par des mots, elle est un guide de vie, un art de vivre. Elle est aussi une arme. Quand je suis à cours de munitions dans un débat, ce sont les mots qui me viennent. Les éclats des poètes.

Deux femmes seulement sont pour l’instant candidates aux primaires des deux grands partis. Comment expliquez-vous cette sous-représentation des femmes en politique ?

Par la violence inouïe du milieu. Les femmes, du fait d’une longue histoire de domination et d’oppression, et des responsabilités qu’elles ont à assumer dans la société, ne livrent pas de batailles gratuites. En politique, la violence est si grande et gratuite qu’elle repousse les femmes. J’ai quatre enfants. Il se sont réveillés pendant quatre ans en entendant des infamies sur leur maman. Cette violence est partout. Lorsqu’une femme est évincée d’un poste à responsabilité au profit d’un homme doté d’un meilleur réseau, par exemple. Les femmes ne sont pas à l’aise dans ce milieu. Je crois que quelques-unes tiennent bon afin de montrer que cela est possible, et que d’autres doivent les rejoindre.

 

Propos recueillis par Bruno Kalouaz, Julie Wagner et Sébastien Grob.

Notre article sur la venue de Christiane Taubira à Nancy